ACONIT-sauvegarde du PSTC : le complexe Université-Recherche-Industrie grenoblois

Publié par ACONIT (Association pour un Conservatoire de l'Informatique et de la Télématique), le 27 juin 2022   480

A gauche : affiche de l’exposition Houille blanche et Tourisme, Grenoble 1925, par Andry-Farcy.

A droite : portrait de Louis Néel, fondateur de la recherche grenobloise d’après-guerre, prix Nobel de physique en 1970. Photos Wikimédia Commons


Sauvegarde du patrimoine scientifique et technique contemporain :

le complexe Université-Recherche-Industrie grenoblois

par Gérard Chouteau, délégué de la mission PATSTEC en Rhône-Alpes sud, ACONIT 

C’est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que tout commence, ou presque. 

En 1869, Aristide Bergès, ingénieur papetier, en capturant l’eau d’un torrent dans une conduite forcée à Lancey (Isère) et en l’amenant au cœur de son usine pour électrifier ses ateliers puis faire tourner des machines à défibrer le bois, allait être à l’origine d’une longue aventure industrielle et scientifique au cours de laquelle une efficace synergie s’établira entre industriels de la métallurgie, de l’électrochimie, de l’énergie électrique, écoles d’ingénieurs et élus locaux. Tous étaient convaincus que l’hydroélectricité, qu’Aristide Bergès avait dénommée "la Houille blanche", constituerait à l’avenir une indispensable source d’énergie. 

Une aventure unique en son genre qui vit, tout au long du XXe siècle, la croissance spectaculaire des entreprises industrielles phares de la région grenobloise : Bouchayer-Viallet (métallurgie, 1868), Neyrpic (turbines, 1917), Keller (électrochimie, 1906) et la naissance de grandes écoles d’ingénieurs (Institut Polytechnique en 1898, École de papeterie en 1907, École d’électrochimie en 1921), étroitement associées à l’essor industriel. Paul Janet, professeur de physique, créa un cours d’électricité, grande première pour une université. Ces nouvelles institutions de formation bénéficièrent d’importants financements de la part des industriels. 

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, grâce à l’action de personnalités telles que Louis Barbillion et le Doyen René Gosse, directeurs de l’Institut national polytechnique de Grenoble (IPG) de 1904 à 1928 pour l'un, et de 1928 à 1940 pour l'autre, et celle d’élus locaux influents, le complexe industrie-formation-recherche devint solidement établi et se préparait pour de nouveaux développements. 

Lorsque Louis Néel arrive à Grenoble en 1940, fortement encouragé par Félix Esclangon, professeur à l’INPG, le terreau ne demandait qu’à porter ses fruits. Après la guerre, son action s’inscrit dans le contexte plus large de la reconstruction nationale. La France, soucieuse de redevenir une nation scientifique de premier plan, consacra un effort considérable pour développer la recherche et l’enseignement supérieur : le CNRS, créé en 1939, amorcera son plein essor après 1945. Il faut mentionner également la création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en 1945, de l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) et de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), tous deux en 1946. Grâce à l’action de Louis Néel, viendront s’implanter à Grenoble, sur son ancien polygone d’artillerie – aujourd’hui dénommée Presqu’île scientifique – le CEA, en 1956, puis le CNRS, en 1963.

 

L’extrémité ouest de la presqu’île scientifique avec, au premier plan, l’ESRF, vers 2015 : le deuxième souffle de la recherche à Grenoble (copyrightCampus GIANT / Denis Morel).

Le complexe grenoblois ne resta pas à l’écart de ce mouvement. Aux côtés de Louis Néel, deux hommes eurent une influence déterminante : le physicien Louis Weil, qui devint directeur du Centre de recherches sur les très basses températures et créa en 1967 le campus universitaire de Grenoble ; et l’industriel Paul-Louis Merlin, fondateur, avec les deux premiers, de l’association pour le développement de la recherche (ADR), structure unique en France qui participa au soutien financier de nombreux jeunes chercheurs et techniciens. 

Un nouveau type de réseau impliquant laboratoires publics et laboratoires d’entreprises se met en place. De ces collaborations naissent des entreprises comme Air Liquide (issue d'une collaboration avec le Centre de recherches sur les très basses températures du CNRS, dirigé par Louis Weil) ou la Sames, issue des recherches du laboratoire d’électrostatique et de physique du métal dirigé par Noël Felici. Les besoins grandissants en calcul et en modèles mathématiques, aussi bien pour la recherche que pour les besoins des industriels, aboutissent en 1956 à la création du pôle Informatique et mathématiques appliquées de Grenoble (IMAG), de son école d’ingénieurs (Ensimag), en 1960, ainsi que de l’IRIA (qui prendra en 1980 le nom d’INRIA, Institut national de recherche en informatique et en automatique) en 1967. Des centres de calcul intensif se développent à l’IN2P3 ou au CEA. 

L’IMAG devint rapidement le pôle européen de l’informatique en tant que berceau de l’informatique française, attirant à Grenoble des entreprises d’envergure internationale comme Bull, IBM et Hewlett-Packard. Peu de temps après, « l’université de Grenoble devint le berceau de la principale lignée de mini-ordinateurs en phase avec la concurrence internationale », comme le rapporte l’historien Pierre-Eric Mounier-Kuhn. Ce foisonnement créatif doit beaucoup à Jean Kuntzmann, arrivé à Grenoble à l’invitation de Louis Néel. N’oublions pas non plus un précurseur illustre : c’est en effet à Grenoble que Joseph Fourier, alors préfet de l’Isère, inventa dès avant 1811 une puissante méthode de calcul du spectre en fréquences des fonctions périodiques, connue sous le nom de série de Fourier, étendue à la transformée de Fourier (aujourd’hui utilisée dans la plupart des sciences, notamment en calcul numérique). 

C’est sous l’impulsion de Louis Néel que naquirent à Grenoble les grands instruments internationaux tels que l’Institut Laue-Langevin (ILL) en 1967, le laboratoire national des champs magnétiques intenses (LNCMI) en 1970, et l'European synchrotron radiation facility (ESRF) en 1994. Parallèlement, tout au long de cette période, l’université de Grenoble, à l’instar des autres universités françaises, connaît un puissant développement. Elle passe ainsi de 7 700 étudiants en 1960 à environ 60 000 en 2020. Quatre-vingts laboratoires, souvent associés à d’autres grandes institutions de recherche, figurent dans son périmètre d’action. Aujourd’hui, la technopole grenobloise est devenue un centre de recherche fondamentale et d’innovation internationalement reconnu. 

Au cours de ces cinquante dernières années, ce développement scientifique et industriel fut à l’origine d’une explosion démographique caractérisée par l’arrivée d’une population cosmopolite très qualifiée, possédant une formation de haut niveau, ce qui constitue une des spécificités du bassin d’emplois grenoblois. La population de Grenoble passa ainsi de 42 000 habitants en 1870, année de naissance de la Houille blanche, à 160 0000 aujourd’hui, au sein d’une agglomération de plus de 600 000 habitants. 

Une histoire riche et foisonnante, dont il est indispensable de conserver la mémoire. Curieusement, aucun ouvrage ne la raconte de manière exhaustive. On imagine sans peine qu’un patrimoine scientifique et industriel d’une exceptionnelle richesse s’est constitué durant ce demi-siècle. Sa préservation contribue à l’indispensable travail de mémoire. C’est ce que l’ACONIT a entrepris dès l’année 2005 sur le territoire de l’académie de Grenoble, dans le cadre de la mission nationale pour la sauvegarde du Patrimoine technique et scientifique contemporain (PATSTEC), mise en place par le musée des Arts et Métiers. 

Travail de fourmi qui s’est développé sur les axes traditionnels de toute action de sauvegarde : sensibilisation, repérage, inventaire, préservation, conservation, mise en valeur et contextualisation. Le travail de contextualisation n’étant pas le moindre des enjeux, loin s’en faut, car un objet quel qu’il soit ne peut et ne doit pas être détaché du contexte scientifique, social et économique qui l’a vu naître : pour quel objectif scientifique a-t-il été conçu ? Par qui et comment a-t-il été construit ? Qui l’a financé ? Le mode de financement des laboratoires est en effet toujours révélateur de la politique scientifique d’une époque. 

À Grenoble, nombreux sont les pionniers de cette aventure (devrions-nous dire épopée ?) encore présents et capables de nous conter leur histoire. C’est ainsi que nous avons pu nous entretenir de longues heures avec le professeur Albert Lacaze, concepteur avec Louis Weil du premier liquéfacteur français d’hélium, aujourd’hui inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, et avec Louis Bolliet, l’un des pionniers, aux côtés de Jean Kuntzmann, de la recherche logicielle à Grenoble et co-fondateur de l’association ACONIT. 

Sensibiliser les instances universitaires, les laboratoires et les chercheurs eux-mêmes, trouver des correspondants impliqués, assurer la pérennité des actions, chercher à élargir le champ d’investigation aux entreprises historiques du bassin grenoblois (ARaymond, Thales, Air Liquide, STMicroelectronics, E2V...) est un travail patient et passionnant, qui s’est déjà concrétisé de bien des manières, notamment par l’organisation, en 2013 puis en 2015, de deux colloques rassemblant enseignants, chercheurs, industriels et acteurs de la sauvegarde du patrimoine. 

Il y a encore beaucoup à explorer, du côté des grands instruments et des entreprises notamment ; mais on peut dire que la nécessité de sauvegarder et de mettre en valeur le patrimoine scientifique et technique est maintenant une idée bien comprise et acceptée dans tout le complexe industriel et de recherche du bassin grenoblois. 

Insistons sur un point : c’est historiquement par un travail sur l’informatique que tout a commencé à Grenoble. Raison pour laquelle, dès sa fondation en 1985, l’ACONIT s’est donné pour objectif la conservation du patrimoine informatique. Elle a ainsi pu constituer la collection la plus complète d’objets informatiques d’Europe. C’est en reconnaissance de ce travail rigoureux que le musée des Arts et Métiers lui a confié en 2005 la mission d’élargir son action à l’ensemble du patrimoine scientifique.

La sauvegarde du patrimoine fait désormais partie intégrante des missions des universités. C’est ainsi que l’université Grenoble-Alpes a récemment créé sa propre cellule patrimoine. À l’avenir, c’est donc à travers une collaboration UGA-ACONIT que le travail entrepris par la seule ACONIT se poursuivra. 

Les articles et matériaux rassemblés dans nos 58 parutions sur le site Echosciences-Grenoble donnent une idée de l’étendue du large champ d’investigation qui est le nôtre et de l’esprit avec lequel nous l’avons abordé jusqu’à présent. Il reste encore beaucoup à explorer et à construire. 

Pour aller plus loin 

voir le vidéo de la conférence de Gérard Chouteau intitulée Grenoble, la recherche, l'industrie et l'université, donnée au siège de Schneider Electric Grenoble en septembre 2021 :

https://ubstream.com/aconit#v=c27ec7bc-08cf-42a1-ac96-19a5bf6f7c4c