Alerte sur l'eau douce ?

Publié par Encyclopédie Environnement, le 15 juillet 2019   640

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Depuis quelques années, plusieurs cités ont été frappées de pénurie d’alimentation d’eau urbaine. L’exemple le plus récent est celui de Cape Town, en juin 2018, illustré par de longues files d’habitants venant retirer leur allocation de 25 litres/jour dans 200 points de distribution. Répétition de situations rencontrées en 2016 au Mozambique, avec le choix du gouvernement de couper l’alimentation en eau potable au détriment de l’irrigation, à Sao Paulo où le zero day a pu être évité de justesse, à Lima, à Ouagadougou… Quelles en sont les causes ? Quelles alternatives ?

 

Les faits et les causes  

Dans l’encyclopédie de l’environnement, l’article de Gh. de Marsily (Risquons-nous d'avoir une pénurie d'eau ?) fait une analyse claire de la situation : bien que ne représentant qu’une infime partie (3%) de la quantité totale d’eau sur Terre, la quantité d’eau douce résultant de l’évaporation et apportée chaque année est globalement 10 fois supérieure aux besoins pour les eaux domestiques, l’alimentation et l’industrie. Problèmes : les réserves sont inégalement réparties, les besoins pour l’alimentation des villes et pour l’agriculture s’accroissent de façon permanente, et le réchauffement climatique impacte les zones les plus fragiles sous déjà très fortes tensions.  

Le plus grand danger est lié à la démographie : depuis 1900, la population a triplé et la consommation d’eau douce a été multipliée par 6. En 2050 nous devrions être 9,8 milliards, avec la plus forte croissance en Afrique (2,5 milliards), zone déjà en très fort déficit hydrique. Pour moitié la population vit aujourd’hui en ville, et cette proportion devrait augmenter de 60 à 90% d’ici la fin du siècle. Comme le souligne le rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau de l’ONU [1], la demande en eau augmente continuellement, surtout dans les pays en voie de développement et dans les économies émergentes, dont une forte partie sont déjà situées en zones de « stress hydrique », très sensibles également au réchauffement climatique. Selon le rapport du GIEC 2015 [2] chaque degré de réchauffement climatique induirait une perte d’au moins 20% des ressources en eau renouvelable pour 7% de la population du globe.

 

Zones où sévissait en 2000 un manque chronique de ressources en eau.


Il nous faut non seulement boire, nous laver, nettoyer, mais aussi manger et produire. Si l’usage domestique et l’industrie représentent environ 11% et 19% des prélèvements d’eau douce, l’agriculture en consomme environ 70%, avec de fortes disparités entre l’Asie du Sud Est (91%), le Moyen Orient (85%) et l’Union Européenne. C’est très certainement le secteur où les besoins d’économies sont les plus importants, notamment pour réduire les pertes qui peuvent atteindre près de 50% en irrigation.

 

Les perspectives 

Face au paradoxe qui fait que les plus grands consommateurs (les urbains) sont en général éloignés des zones de production d’eau douce (barrages, lacs, captages en aquifères), une des possibilités est le recyclage des eaux usées. Actuellement, à peu près 80% des effluents des stations d’épuration sont directement rejetés (Voir notre article : Pourquoi et comment traiter les eaux urbaines ?). Après traitement complémentaire, le reste est utilisé pour l’irrigation ou pour l’approvisionnement urbain. Ainsi l’eau du Missisipi est utilisée environ 20 fois avant d’atteindre la mer, celle du Rhin une dizaine de fois. L’Union Européenne souhaite augmenter fortement le recyclage d’ici 2050, en insistant notamment sur le développement de procédés industriels ciblés sur l’élimination des virus pathogènes, des œstrogènes et des résidus pharmaceutiques. Un autre développement pour les zones côtières est le dessalement de l’eau de mer, très gourmand en énergie (il consomme environ 2 à 4 kWh/m3) donc nécessitant des sources abondantes soit en énergie renouvelable (solaire ou éolienne) soit en énergie carbonée (pétrole ou gaz).

 

Station d’épuration d’Antwerp-Zuid.


 

Mais tout cela a un prix ; il n’est plus possible de considérer l’eau douce comme un bien commun gratuit. Cette ressource nécessite une tarification en échange de sa distribution et de ses traitements (Voir notre article : Compteur d'eau, tarif, facture : l'approximation préférable à la précision ?). Pour l’instant, seule l’agriculture continue à utiliser ce bien gratuitement dans certaines conditions ; une réforme difficile s’imposera. 


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Références

[1] L’accès à l’eau potable : plus de 2 milliards de personnes toujours privées de ce droit fondamental (ONU) https://news.un.org/fr/story/2019/03/1039051

[2] IPCC (2015). Climate Change 2014: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II

and III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change.

Core Writing Team, R.K. Pachauri and L.A. Meyer (eds.) (pp. 151). Geneva, Switzerland. https://www.ipcc.ch/site/asset...


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Ce billet a été proposé par Georges Vachaud, Directeur de recherches au CNRS, Institut des Géosciences de l'Environnement (IGE), Université Grenoble-Alpes (UGA), co-éditeur de l'Encyclopédie de l'Environnement.




Ce travail a été réalisé grâce au soutien financier d'UGA Éditions dans le cadre du programme "Investissement d'avenir", géré par l'Agence nationale de la Recherche.