Photographe, physicien et malvoyant : le grenoblois Cédric Poulain expose au Festival Voies Off à Arles

Publié par Joel Chevrier, le 3 août 2019   400

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Cédric Poulain offre ses photos sans pouvoir les voir. Pour les créer, il reconstruit sa perception et la notre par l’exploration tactile du réel et avec l’aide d'outils d’enregistrement numériques.

Cédric Poulain est photographe et physicien, deux passions qui ont dû s’entremêler intimement chez lui depuis très longtemps. Il était adulte déjà lorsqu’une rétinite bilatérale lui a fait perdre un œil complètement. L’autre lui permet encore de dire si je suis là ou pas, lorsque je suis à contre jour en face de lui. Enfin, plus exactement, de dire si quelqu’un est en face de lui dans ces conditions. Selon ses mots : 

 L’œil gauche perçoit encore des ombres et des contrastes avec un champ de vision extrêmement limité. 

Je ne connais pas son travail de photographe d’avant la cécité. Le choc de ses œuvres actuelles, les Noctographies, occupe toute mon attention depuis que nous nous sommes rencontrés à Grenoble.

J’ai vu les Noctographies de Cédric Poulain à Arles

Autoportrait (2017), Cédric Poulain.

J’ai adoré cette exposition. Comme tous les visiteurs semble-t-il. J’avais découvert son travail d’artiste lors de sa récente exposition à Grenoble. L’émotion première que j’ai pu ressentir lors de ces visites n’est pas d’abord liée à sa personne, au physicien, à son handicap. Ce que j’ai vu m’a touché et a créé en moi cette émotion singulière, que l’on recherche dans l’art, que l’on rencontre quelques fois dans la science aussi. Cette émotion est difficile à décrire, et même à partager. Elle se traduit par des engagements personnels. Pourquoi les collectionneurs le sont-ils au bout du compte ? Qu’est-ce-qui guide leurs choix, s’ils vont au delà de la production déjà largement reconnue et naturellement hors de prix ? Avec la pièce de théâtre Art, Yasmina Reza vient souligner les passions que peuvent déchaîner ces émotions.

La photographie sans la voir

Fantaisie pour guitare, Cédric Poulain.

Quand on rencontre Cédric Poulain et son œuvre, c’est un choc. Mais comment fait-il ? Il utilise un écran géant pour tenter d’accéder à sa propre production. C’est laborieux et partiel. Insuffisant. Ses amis, photographes ou non, participent activement à son choix des œuvres exposées. Il ne lui est donc pas possible de photographier « normalement ».

Produire une image pratiquement sans voir nécessite de reconstruire l’ensemble de sa propre perception. Il le fait à partir de l’exploration tactile du réel avec l’aide des outils d’enregistrement numériques. : c’est cette technique qu’il nomme noctographie ou Blind Painting.

Quand on ne peut plus voir, on touche, on palpe. Le sens du toucher est projeté au bout de la canne d’aveugle. Cédric Poulain s’attache une petite LED au bout du doigt. Il touche et elle s’allume alors pour émettre une petite lumière dans le noir absolu. Au fil de ces contacts, un appareil numérique en pose enregistre ces pixels de lumière qui viennent patiemment composer l’ensemble de l’image. Il n’y a aucun traitement numérique de l’image a posteriori. On peut essayer d’imaginer toutes les libertés qu’offre ce dispositif ou les deviner en regardant les œuvres. Bien sûr, il peut changer la position de la lumière, mais aussi à chaque instant, ses caractéristiques comme son intensité, sa couleur… et dans une certaine mesure, la vitesse d’enregistrement.

C’est, de toutes façons, extrêmement lent quand on compare aux temps de pose habituels. La photographie depuis longtemps fixe facilement l’expression d’un visage en une fraction de seconde. Elle nous apparaît ainsi en phase avec notre regard qui nous semble aussi instantané. Cette rapidité de l’acquisition de l’image est certainement déterminante s’il s’agit de revendiquer le réalisme, une photographie capable de figer exactement sur une image, un instant d’un réel mouvant.

Quelle est cette matière autour de la guitare ?

Sound of silence Cédric Poulain.

En physicien, Cédric Poulain nous prend ici à contre-pied : la très longue pose fige en une image, un réel mouvant, la scène qu’il construit en artiste. Ses photos captent bien le réel mais c’est un réel perçu à travers une fusion inédite des sens et des gestes, son toucher et notre vue, combinés par la technologie numérique qui capte ses manipulations. Ce réel est inaccessible à notre perception sans support technique. En cela, il est inhumain. Car il s’installe dans une durée bien trop longue pour les performances de notre vue et de notre mémoire. Avec ses Noctographies, Cédric Poulain vient le faire surgir dans l’espace et le temps de notre vie.

Il perd la vue et il reconstruit notre vision

Il est quand même sidérant, ce garçon ! Il ne voit pratiquement plus. Me vient à l’esprit, peut être un peu trop simplement, l’idée que ses connaissances en physique fondamentale lui permettent d’explorer le monde par la réflexion rationnelle, critique et formalisée, et donc sans recours à la perception. Au sein d’une communauté scientifique qui porte l’exploration expérimentale, la physique permet cela pratiquement par construction. Il pourrait donc se réfugier dans cet univers. Il a tout pour le faire.

Actuellement, il suit cette voie à l’Institut Néel à Grenoble mais sans s’y réfugier. C’est évident quand je discute de physique avec lui. Mais, dans le même temps, pour notre plus grand bonheur, en artiste et en physicien, il fabrique un autre monde dans son atelier d’artiste. Et en créant ses Noctographies, il manipule notre vision. Il l’étire dans le temps par petites touches lumineuses successives, ici et là, grâce à la technologie, et il vient questionner l’évidence de notre regard quand nous pensons tous comme Thomas.

Littéralement, une Noctographie est l’image de quelque chose qui a vraiment existé et qu’il a prise en photo. Je l’entends encore me l’expliquer, comme dans la vidéo présentée dans l’exposition. Il m’a fallu un moment pour approcher le sens de son propos. Si mon œil était l’appareil photo ouvert en permanence dans le noir, qui accumule lentement la lumière qui arrive pour construire presque photon par photon l’image, alors ce qui est sur l’image serait bien ce que je vois. Ce serait ma réalité, celle dans laquelle je me situe. C’est tout de même déroutant cette vision lente.

Les images, la mesure, les scientifiques et les artistes

En fait, c’est la routine pour les physiciens qui produisent aujourd’hui des images à partir de données acquises sur des ordres de grandeur de temps, aussi bien très lentement que très rapidement. Routine pour la mesure avec les capteurs et les détecteurs mais pas pour la représentation. Là, nous sommes bien moins équipés que les artistes et les designers. En Décembre 2010 à Toulouse, le colloque au titre évocateur « Images & mirages @ nanosciences. Regards croisés », sous la direction de la sociologue Anne Sauvageot, et des physiciens Xavier Bouju et Xavier Marie, abordait de front cette question : 

 … il est question de traiter des rapports d’« échelles du visible, de l’invu et de l’invisible » ; d’en étudier les « transpositions, les médiations et les interprétations » ; et d’en déterminer les « visions, les visées et les esthétiques ».

Cédric Poulain, sans le dire mais avec une certaine malice, apporte sa contribution à ces réflexions. En principe, la physique n’a besoin ni de représentations, ni d’images. Ses résultats ne dépendent pas des formes de leur représentation. Pour la physique, c’est clair mais pour les physiciens et les autres, l’est-ce autant ?

CO-man ou l’homme en monoxyde de carbone.
Molécules d’oxyde de carbone sur une surface de platine.
Réalisé au laboratoire de recherche d’IBM Almaden, Californie.
1992 IBM, Zeppenfeld & Eigler (IBM Almaden Visualization Lab).

Scanning-probe-based science and technology Roland Wiesendanger
PNAS November 25, 1997 94 (24) 12749-12750

Que dit ici, ce CO-man constitué de quelques molécules de monoxyde de carbone, fabriqué et enregistré au cœur d’un microscope à effet tunnel, par la pointe d’une tige en métal balayée très lentement sur toute la surface ?

Ne pensez pas au cubisme !

Que rajouter à la suite de Guillaume Apollinaire dans les Peintres Cubistes (1913) ? 

Le cubisme est l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés non à la réalité de vision, mais à la réalité de conception. 
Pablo Picasso Violon et raisins (1912).

Pendant l’acquisition de la lumière, Cédric Poulain bouge tout, la source lumineuse comme la scène explorée par ce toucher lumineux. On le voit sur l’image de la guitare ci dessous qui nous apparaît sous plusieurs angles simultanément. Si ma vision avait les caractéristiques du dispositif utilisé, c’est ainsi que je verrais ce monde mouvant… pour de vrai.

Etude de Sor N°5, Cedric Poulain.

Qui est Cédric Poulain ?

Il y a trop de passions dans cette vie pour passer du temps à rechercher la notoriété. C’est un artiste et un scientifique rare et exigeant. Mais être artiste et scientifique, dans les deux cas, suppose de soumettre son travail. Au moins de temps en temps. Il le fait donc.

Aussi, l’élégance déconcertante de Cédric Poulain peut faire oublier combien vivre ainsi handicapé, est difficile et lourd. Cela demande probablement de choisir avec une attention particulière où l’on investit son énergie et son temps. Et donc pas dans la notoriété.

La photographie du bout des doigts : la Noctographie par Cedric Poulain.

L’exposition Cedric Poulain se tient en Juillet et en Aout 2019, à la galerie la Place des photographes, Festival Voies-off, Arles.The Conversation

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