QU’EST-CE QUE FAIRE ÉCOLE ? PARTIE 4 Harmoniser tout l’édifice scolaire.

Publié par Yannick Chatelain, le 8 juin 2021   360

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Par

Yann Roche Ingénieur-Chercheur en pédagogie à Grenoble École de Management.  & Yannick Chatelain Professeur Associé à Grenoble École de Management, GEMinsights Disseminator.

Y.C - Lors de nos discussions précédentes, nous avons constaté la faiblesse pédagogique de l’enseignement supérieur, sa difficulté à « faire école » au sens de vouloir faire progresser la pédagogie et la formation des enseignants, d’exploiter les savoirs scientifiques de tous bords, d’avoir la foi en l’étudiant. Mais une chose m’interpelle : un enseignant, seul et libre dans sa classe, ne peut-il pas contrer ce "mal ambiant", par ses propres qualités ?

Y.R - Vous touchez là à un problème fondamental. Bien sûr, un enseignant peut avoir toutes les qualités pour bien enseigner, même si nous pointons quelques limites à cela. Mais sa liberté, puisque vous l’évoquez, est-elle bien réelle, n’est-elle pas qu’une illusion ou, pour nuancer, n’est-elle pas que partielle au point de limiter son pouvoir d’action ?

Y.C - Le fait même qu’il n’y ait pas d’inspectorat dans le supérieur, ne représente-t-il pas le gage absolu de cette liberté ? 

Y.R - En apparence, seulement ! Pour l’admettre, il nous faut serrer les choses d’un peu plus près. Ainsi, en étant un brin "technique", toute organisation scolaire possède une structure armillaire, façonnée tel un ensemble de cercles concentriques autour de l’élève, plus ou moins éloignés de lui, chaque cercle représentant une instance dans l’organisation.     



Chacun des cercles exerce une influence sur le devenir cognitif de l’étudiant. En théorie, plus un cercle d’influence est éloigné de ce dernier et moins il a d’impact sur ses acquis cognitifs. Inversement, plus un cercle est proche de lui et plus l’impact est fort. Par exemple, au niveau ministériel, a été récemment prise la décision du dédoublement des classes "difficiles" pour favoriser l’apprentissage de la lecture. Cette mesure aura sans doute un effet bénéfique sur les progrès des enfants car l’enseignant pourra consacrer plus de temps à chacun. Mais toutefois, c’est ce qui se produira pédagogiquement en classe qui restera le plus prépondérant dans l’évolution de l’apprenant : si l’enseignant manifeste de l’intérêt pour la matière, s’il a une pédagogie adaptée, s’il y consacre un temps suffisamment long, etc.  

Y.C - Peut-on imaginer qu’un cercle d’influence puisse avoir des conséquences négatives sur les apprentissages ?

Y.R - Oui, tout à fait et c’est même fréquent que des décisions prises à un étage ou un autre puissent nuire à l’élève ! La diminution progressive des heures d’enseignement du français à l’école, décidée par les gouvernements successifs, a eu pour inévitable conséquence la baisse générale du niveau des élèves en lecture, en expressions écrite et orale. Si un Rectorat organise mal le remplacement des professeurs absents, les élèves en pâtissent directement. Vous voyez, l’organisation scolaire est vraiment un système vivant en construction ou déconstruction permanente. En tout état de cause, chaque cercle d’influence est dépendant de tous ceux qui lui sont supérieurs.

Y.C - Le mécanisme inverse peut-il se produire ?

Y.R - D'une certaine façon oui, le "bas" peut transformer le "haut". Une grève d’enseignants pour une revalorisation des salaires, par exemple, pourra modifier la politique ministérielle sur ce point. Mais alors, ce changement de plus haut rang induira un probable effet en retour sur la classe si l’on imagine qu’un professeur mieux rémunéré s’investira davantage et que ses élèves, finalement, apprendront mieux. Nous retombons bien sur nos pieds ! Toute modification à un étage donné impacte les étages inférieurs, souvent jusqu’à la classe.

Y.C - Au-delà d’un gouvernement, la société dans son ensemble peut-elle modifier le cours de l’école ?

Y.R - Bien sûr, la société aussi pèse sur la vie scolaire, par les parents, les associations, les syndicats, et plus largement encore par son Histoire avec un grand "H". Juste un exemple avec le bilinguisme à l’école, fort intéressant et loin d’être unique. À une époque, le français, hérité de la maison de Savoie, était très pratiqué dans le Val d’Aoste, en Italie. Cependant, notamment sous le régime fasciste, l’État voulut imposer l’italien comme langue unique. Il y parvint en grande partie en faisant venir de "purs" italophones dans la Région. Mais l’attachement des Valdôtains à leur culture d’origine fut tel, qu’à partir de 1985, le bilinguisme s’imposa à l’école avec 50 % des cours en italien et 50 % des cours en Français. La grande Histoire a ainsi transformé l’école et les apprentissages des enfants !

Y.C - Dans les grandes écoles, ce cercle d’influence constitué par l’Histoire a-t-il œuvré ?

Y.R - Ô combien ! Et l’on peut même affirmer qu’il œuvre encore. Prenez les écoles de commerce et revenons à notre problématique centrale d’une plus grande exigence scolaire en leur sein. Dans un bel article, Y.-M. Abraham montre comment le « phénomène de désinvestissement scolaire » apparaît chez les étudiants d’HEC, en le reliant à l’histoire de cette école. Depuis sa création en 1881, en effet, HEC n’a cessé de chercher la reconnaissance deux « univers antagonistes » : le monde universitaire et le monde des affaires, le premier étant celui des savoirs et de la culture désintéressée, le second celui des savoirs pratiques et de l’efficacité. Mais vers les années 50, la balance va se faire en faveur du monde économique au moment où émergera une forte demande de « cadres d’entreprise formés aux techniques de gestion nord-américaines ». Dès lors, la pédagogie va se métamorphoser pour former vite et bien des hommes d’action et des décideurs plutôt que des "intellectuels".  

Y.C - Comment y est-elle parvenu ? 

Y.R - En convertissant les identités, nous dit Abraham. En entrant en première année, les étudiants sont des "as" des études. Il faut donc leur faire sortir le nez de leurs livres pour les plonger dans l’action censée développer les qualités psycho-affectives du manager. Dans son étude de 2007, l’auteur décrit toutes sortes de moyens utiles à cette fin : des cours en rupture avec ceux des classes prépas, des examens moins exigeants, une obligation de présence en cours peu respectée, des évaluations souples, indulgentes, un prestige des enseignants affaibli par la possibilité offerte aux élèves de les évaluer ; et puis une tolérance pour les fêtes du jeudi soir, un soutien institutionnel aux campagnes d’élection pour le bureau des élèves et de la Junior Entreprise, le rassemblement sportif des Mercuriales… Bref, autant d’activités qui éloignent de ce qu’il nomme le « souci scolaire » pour aller vers « le sérieux managérial » entretenu grâce à de longues périodes de stages en entreprise et des activités associatives.  

Y.C - Je pense que d’autres écoles verront ici le reflet d’elles-mêmes ! N’est-ce pas ?

Y.R - Oui, c’est évident. Abraham précise bien, du reste, que toutes les grandes écoles de commerce organisent les choses ainsi pour, dit-il, « déscolariser » les étudiants.

Y.C - Vous avez dit que l’article d’Yves-Marie Abraham datait de 2007. L’Histoire d’HEC et globalement des écoles de commerce marque-t-elle toujours le système de son empreinte ?

Y.R - Absolument ! Les écoles baignent dans une ambiance qui en est l’héritage direct. C’est très impressionnant ! Elles sont "dirigées" par un siècle d’histoire.

Y.C - D'où les tensions avec les acteurs tout autant attachés au « sérieux » académique ?

Y.R - Des tensions qui ne sont pas nouvelles. Déjà du côté des étudiants, oui, car si beaucoup s’adaptent vite à ce fonctionnement, une partie l’accepte très difficilement. Et puis du côté des enseignants, car si certains désirent imposer davantage d’exigences scolaires aux élèves, ils peuvent possiblement se heurter à une opposition ou des remontrances de la part de leur hiérarchie pédagogique ou administrative, tout comme affronter la résistance d’une fraction d’étudiants devenus dilettants. Voyez à quel point l’Histoire impacte la « classe » ! Non décidément, le professeur, dans sa classe, n’est pas complètement libre !   

Y.C - Dans ces conditions, ne paraît-il pas ardu de faire plus et mieux travailler les étudiants ?

Y.R - Kant disait de l’éducation qu’elle était « le plus grand et le plus difficile problème qui puisse être proposé à l’homme ». Il ne pourrait pas mieux dire aujourd’hui. Ce projet pédagogique est un défi énorme car modifier les structures sociales établies est extrêmement difficile. Idéalement pour cela, il faudrait harmoniser tout l’édifice scolaire armillaire, faire que nous allions tous dans le même sens, à tous les niveaux. Mais cela semble illusoire.

Y.C - Demeure-t-il cependant une voie pour rééquilibrer le théorique et le pratique ? 

Y.R - Je le pense tout de même. Si harmoniser entièrement l’édifice armillaire me paraît impossible, il est en revanche réaliste de tenter d’harmoniser les niveaux à l’intérieur des écoles, faire déjà que direction administrative, direction pédagogique et corps professoral s’accordent sur des projets ambitieux visant tant le "sérieux académique" que le "sérieux managérial" dès la première année d’études. Il existe indéniablement une fenêtre de tir car cette ambition gagne les esprits et, du reste, est déjà impulsée !

 

Photo credit: Thomas Hawk on Visualhunt