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La théorie morphopsychologique inversée de Jacques PORA

Publié par Laurent Vercueil, le 9 juin 2020   1.4k

Xl i feel good

"L'habit ne fait pas le moine", dit la sagesse populaire. Et à raison : les apparences sont trompeuses, on le sait bien. Prétendre le contraire expose à de sévères déconvenues.

Mais il se trouve, dans l'histoire, des personnes qui ont soutenu le contraire. Ainsi de la morphopsychologie, de sinistre mémoire. Dans son livre "L'homme criminel" (1876), le médecin légiste italien Cesare Lombroso (1835-1909) a exposé sa théorie, toute imprégnée d'un racisme assumé, qui veut que les traits du visage et la forme du crâne sont les témoins des tendances et agissements de l'individu, de son comportement. Selon Lombroso, ces singularités physiques  et comportementales ont un caractère héréditaire, ce qui conduit des familles à reproduire des criminels, etc, etc... Dans le fameux "Mal mesure de l'homme", Stephen Jay Gould, en 1983, avait fait l'histoire des dérives d'une certaine anthropologie physique, alors en vogue au XIXème siècle. 

Assez curieusement, et bien qu'elle soit désormais ridiculisée sur le plan scientifique, la morphopsychologie a conservé une certaine faveur auprès d'un public friand de pseudosciences, notamment parce qu'elle prétend donner des clés pour révéler des personnalités ou que sais-je encore...bref. 

Dans le film "I feel good" de Kerven et Delépine (2017), Jean Dujardin campe le personnage de Jacques Pora. 

Pora caresse, depuis toujours, des rêves de réussite sociale, pour lui synonyme d'une richesse décomplexée et extravagante : Il voit déjà se dresser la "Pora Tower" , dont la concrétisation, à la fin du film, donnera une forme inattendue à ses espérances. 

De projets stupides en réalisations désastreuses, le business de Jacques Pora ne démarre jamais  vraiment et ses maigres mises de fond dont il dispose (extorquées à ses vieux parents communistes, à leur grand désarroi) s'épuisent de façon absurde. Ainsi, le voilà qui débarque, au début du film, muni de ses seuls biens (des mules et un peignoir ), chez sa sœur dépressive (jouée par Yolande Moreau) qui pilote une communauté Emmaüs. Aucunement délivré de ses illusions (il ne tire aucun enseignement des calamiteuses entreprises dans lesquelles il s'embarque), Jacques Pora poursuit avec acharnement son rêve entrepreneurial.  

Convaincu qu'il tient enfin l'idée de génie ("style Rubic's cube") qui fera sa fortune, Pora tente d'embrigader les membres de la communauté dans un projet de chirurgie esthétique low-cost , en Bulgarie, dont on se demande bien comment les participants éventuels vont trouver le financement. Sans révéler le twist final, et comment l'argent est finalement collecté, la prédiction de Jacques Pora se voit confirmée : C'est en changeant les traits de son visage qu'il découvre la profonde humanité qui l'entoure. 

La théorie morphopsychologique inversée de Jacques Pora stipule donc que les modifications de notre apparence peuvent influencer nos états psychologiques. C'est, en quelque sorte, du Lombroso retourné contre lui-même : Si nous nous sentons les victimes de ce que nous paraissons (au sens de "paraître"), intervenons sur cette forme pour transformer ce fond (Victor Hugo: "la forme, c'est le fond qui remonte à la surface").  

Certaines études peuvent sembler appuyer la thèse de Pora. Dans le domaine de la chirurgie plastique, les travaux ne manquent pas qui soulignent combien l'évolution favorable de l'apparence du visage peut s'accompagner d'une amélioration de l'estime de soi, par exemple (1). Mais il s'agit alors de sujets ayant démarché la chirurgie dans le but de les délivrer d'une préoccupation majeure. Ainsi, à l'origine du projet, il y avait une souffrance ("mon apparence ne me convient pas") que le geste de chirurgie plastique est venu soulager.  Un autre volet d'études provient de la psychologie sociale, qui s'est notamment intéressée aux pratiques cosmétiques. Le maquillage, par exemple, a un effet mesurable sur des paramètres psychologiques (2). Mais le recours même au maquillage ne peut il pas témoigner, lui aussi, de profils spécifiques ? Le souci de  soi, le soin de son apparence, le choix de ses vêtements et de son allure générale, ne sont-ils pas, aussi, les témoins d'une personnalité ? Ainsi, l'incurie, le défaut de prendre soin de soi (y compris de sa santé) fait-elle partie des symptômes de la dépression. Il y a vraisemblablement tout un jeu d'allers et retours entre ce dont nous avons l'air et ce que nous sommes vraiment

Mais qui sommes-nous "vraiment" ? Quel est ce "moi authentique" ? C'est peut-être là ce qu'il y a de plus intéressant dans la théorie morphopsychologique inversée de Jacques Pora....

En effet, sans être tout à fait délivrée de l'illusion des apparences, la théorie morphopsychologique inversée de Jacques Pora me parait pouvoir éloigner du poison de l'essentialisme. L'essentialisme, est au fondement de tout racisme, tout sexisme, et en fait, toute assignation de la personne à "ce qu'elle est" (ou ce que l'on se représente qu'elle est). Ainsi, il n'y a pas "un" Jacques Pora qui serait le "vrai Jacques Pora" caché quelque part et qu'il lui faudrait rejoindre par le moyen de la chirurgie plastique ("Deviens ce que tu es.."). Pas davantage qu'il n'existait un "vrai Mel Gibson" que l'effet de l'alcool pouvait alors trahir (voir ici). 

L'ultime Jacques Pora que le twist final nous révèle n'est pas "plus vrai" que le premier, il est surtout moins stupide. Ce que l'on se figure de soi-même, c'est ce que l'on en fait. 


NOTES

(1) Etude historique (Arndt EM, Travis F, Lefebvre A, Niec A, Munro IR (1986) Beauty and the eye of the beholder: social consequences and personal adjustments for facial patients.British Journal of Plastic Surgery  39(1)81-84) ou plus récente (von Soest T, Kvalem IL, Roald HE, Skolleborg KC. (2009) The effects of cosmetic surgery on body image, self-esteem, and psychological problems. J Plast Reconstr Aesthet Surg. 62(10):1238‐1244. doi:10.1016/j.bjps.2007.12.093)

(2) L'effet du maquillage sur la perception que l'on a de soi-même a fait l'objet de trop nombreuses études pour que le détail en soit donné ici. Par curiosité, mention spéciale à cette étude qui montre la différence dans la perception de l'attractivité conférée par le maquillage selon le sexe, entre prestige (par les hommes) et dominance (par les femmes): Mileva, V. R., Jones, A. L., Russell, R., & Little, A. C. (2016). Sex Differences in the Perceived Dominance and Prestige of Women With and Without Cosmetics. Perception, 45(10), 1166–1183. doi:10.1177/0301006616652053



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