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Mémoires du Futur

De l’imaginaire et de la faculté d’imagination - I

Publié par Jean Claude Serres, le 27 novembre 2023   640

Dans le cadre du laboratoire des imaginaires j’ai été conduit à élaborer des cartes mentales ou Représentations Mentales Complexes Synthétiques. Cette construction ne va pas de soi. Nous ne sommes pas naturellement amenés à penser ainsi, à interpréter, à comprendre et à tirer partie de ces cartes mentales. 

Dans cette partie I, je vais me focaliser sur ce questionnement de l’usage des cartes mentales.

Dans la partie II j’utiliserai différentes sources d'information pour caractériser l’usage commun des termes Imaginaire, imagination, intelligence, etc.

Dans la partie III, j’utiliserai des cartes mentales ou RMCS pour “mettre en tension” les termes suivants : de l’imaginaire, de l’imagination et de leur rapport à l’intelligence, au cerveau conscient, aux processus attentionnels, à l’intuition et aux processus neuronaux qui les supportent et les animent.

De l'élaboration des cartes mentales ou RMCS

Cette réflexion fait suite à plusieurs articles déjà publiés. Celui qui aborde le questionnement autour de l’intelligence humaine et aussi celui qui questionne notre rapport à la pensée duale donnent une bonne porte d’entrée à cette partie I.   

L'élaboration d’une RMCS fait voler en éclat toute approche duale. La faculté d’intelligence qui permet cette forme de “pensée paysage” n’est pas naturelle ou génétique. Elle est humaine c'est- à dire qu’elle se développe par apprentissage. Dans mon cas le chemin suivi a d’abord été celui de la compréhension des cartes géographiques IGN (repérage des itinéraires, vision en volume des reliefs) et en parallèle la découverte du dessin industriel et de la géométrie descriptive (représentation des pièces mécaniques du fonctionnement des moteurs à explosion et des machines textiles). Des codes et des conventions sont indispensables pour élaborer ces cartes ou dessins.

La pensée en arborescence ou organigramme est fréquemment utilisée dans les organismes et entreprises : l'organigramme hiérarchique par exemple. La nature nous procure des exemples concrets comme les racines d’une plante, les arborescences végétales, les gorgones (organismes marins ) ou encore l’arête d’un poisson. Ces représentations spatiales sont orientées du problème vers les causes, diagramme d'Ishikawa en arête de poisson et bien sûr la déclinaison des  responsabilités hiérarchiques du dirigeant aux employés. C’est dans un livre de Matthieu Ricard que j'ai découvert que l’on pouvait utiliser le diagramme en arête de poisson en boucle fermée : le problème pouvait se retrouver comme cause première à son existence, dans la culture bouddhiste.

exemple d’utilisation du diagramme d'Ishikawa 

Cette analyse des causes de défaillance d’un moteur à explosion est de type mécaniste. Une seule cause racine peut être cause du problème. on ne peut agir que sur la cause racine pour réparer la panne. Dans cette approche mécaniste, la panne moteur ne peut pas se retrouver en cause racine  

La représentation en arborescences multiples a été  vulgarisée par un livre de Tony Buzan : “Dessine moi l'intelligence”. L’approche heuristique telle une pieuvre propose d’organiser un schéma à multiples arborescences issues d’une thématique, d’un questionnement. Soit c’est une démarche de “déconstruction orientée” soit c’est une démarche de relation de proximité ou de mise en tension entre deux termes et dans ce cas non orientée ou bio-orientée. Dans l’utilisation de la méthode du métaplan, le regroupement des post-it par famille de sens permet de caractériser une problématique organisationnelle en collectant des sensations, des mal êtres élémentaires. Ces diagrammes restent orientés.

Exemple de déclinaison des formes d’apprentissage :

Exemple plus détaillé :

Cette  heuristique assez exhaustive des modalités d’apprentissage n’en reste pas moins arbitraire. A la différence de l'approche mécaniste, les multiples modalités d'apprentissage  peuvent se réaliser simultanément. Chaque modalité peut interférer positivement sur les autres  modalités augmentant l’efficacité et l’efficience des apprentissages.

La relation entre deux termes ou concepts,  non orientés, mise en tension, ne va pas de soi.  Dans l’usage courant du langage, et en particulier dans le langage scientifique chaque terme ou concept représente une idée, un sens et porte une signification unique. Dans le doute il est nécessaire de préciser.    A contrario dans le langage courant on peut aussi dire que le sens d’un mot dépend des autres mots qui l'entourent. Il existe une relation systémique qui va éclairer le sens global de la phrase. Dans les représentations heuristiques non orientées, la mise en tension de deux termes peut signifier que chacun est construit, défini par l’autre. Il n’y a pas de clôture ou a minima cette clôture reste très poreuse. 

Exemple de mise en tensions entre différents processus cérébraux   dont émergeront différents “états de conscience “: 

Cette carte sera analysée dans l’article III. 

De l'élaboration des cartes mentales ou RMCS orientées

Dans la nature, nous pouvons observer de nombreuses cartographies orientées.  Dans les cartes IGN l'écoulement des ruisseaux, rivières et fleuves s’écoulent de leurs sources vers la mer ou l’océan. Dans le vivant cela boucle naturellement quand on observe la circulation sanguine. Du cœur qui met le sang en mouvement, l’ artère propulse le sang  dans les artérioles vers les organes à nourrir dans des réseaux de plus en plus fins et nombreux réseaux capillaires qui vont ensuite vers des veinules  puis des veines plus importantes  qui iront dans le cœur. Le cœur est une double pompe : une va vider les toxines dans les poumons, et charger le sang en oxygène. La seconde pompe va projeter le sang dans les organes moteurs pour les nourrir. Cette double circulation sanguine fonctionne en boucle avec des organes régulateurs de la spécificité du sang.  Dans un schéma beaucoup plus simple, le chauffage central d’une maison fonctionne en boucle fermée. L’eau chaude est propulsée par une pompe à la sortie de la chaudière. L’eau refroidie rentre par le circuit retour vers la chaudière. Des organes régulateurs maîtrisent la température de chauffe dans la chaudière comme dans les différentes pièces de la maison.  Tous ces réseaux sont orientés. 

Dans notre pratique courante du raisonnement, de la déduction en mathématique, dans la rédaction d’une dissertation, nous sommes orientés par la flèche du temps. Exemple introduction, thèse , antithèse, synthèse, conclusion. Romans et films sont orientés par la flèche du temps sans s'interdire pour autant des aller-retours vers le passé. L'écoulement du récit s'effectue suivant la flèche du temps tout en racontant une histoire, une fiction bidirectionnelle par rapport au temps. Seul le lecteur volontaire pourra lire son roman ou sa vidéo en désordre par rapport au temps.

Dans le schéma qui suit je réalise une tentative de représentation de l'intelligence au cours de l’évolution des espèces : 

Dans cette représentation très schématique de l'apparition des espèces jusqu'à l’homosapiens on peut distinguer plusieurs types ou nature de la “faculté d'intelligence “ dont les buts initiaux sont la capacité de survie du groupe, de l’individu et d’adaptation à l'environnement. On peut ainsi distinguer l’intelligence biochimique initiale augmentée des capacités de régulation homéostatique et enfin l'intelligence instinctive (ou encore génétique, naturelle). Ces facultés d'intelligence augmentent avec la complexité des organismes par définition et ceci est arbitraire, ces facultés sont indépendantes du fait culturel et de l’éducation. La plupart des espèces ont développé des éléments culturels et d’apprentissages qui enrichissent les facultés “d'intelligences naturelles”. Le bébé chamois ne naît pas avec toutes les facultés du chamois éduqué par la horde. Dès la naissance d’un bébé humain, son cerveau est doté de facultés d’intelligences cognitives, innées, naturelles, ou encore génétiques. A trois mois on peut déceler par des expérimentations, des facultés bayésiennes, de cause effet, d’objets vus/ cachés. Chez des peuplades déconnectées de tout éducation mathématique, il existe une notion de nombres élémentaires : un deux trois, la “poignée” et beaucoup…. 

Chez l’être humain éduqué, on peut ainsi distinguer l’intelligence innée ou génétique de l’intelligence implicite ou explicite associée au champ culturel de l'environnement de vie. L’intelligence implicite acquise par apprentissage s’exprime de façon cognitive inconsciente. Les processus cognitifs cérébraux non conscients œuvrent de façon massivement parallèle ou connexionnistes. Cette faculté d’intelligence connexionniste est décorrélée de la fonction du temps. Les représentations “paysage”, la reconnaissance de visages, l’élaboration de cartes mentales adviennent dans l’espace conscient sans raisonnement. Elles peuvent émerger “intuitivement” comme des flashs.

L'intelligence explicite est orientée par la flèche du temps. Cette faculté se déroule dans les processus conscients (l’espace global de travail conscient de Stanislas Dehaene). C’est le travail de raisonnement, de déduction, d’argumentation ou de récit.

Les facultés d'intelligences implicites et explicites constituent des familles  aux finalités multiples et aux modalités de fonctionnement diverses. L’une des difficultés de l’usage d’un schéma orienté comme celui analysé ci dessus est de catégoriser différents statuts d'intelligences faisant “clôture analytique”. D’autres modalités d’élaboration de cartographies mentales essaient de contourner ces difficultés.   

De l'élaboration des cartes mentales ou RMCS systémiques 

Il me paraît difficile d'imaginer que les différentes formes d’intelligences ne fonctionnent et ne se développent que clôturées dans leurs spécificités singulières.  En réalité, elles doivent se nourrir mutuellement et vivre en coopération systémique. L’une des façons de penser cela de manière paysage est de rechercher les invariants d’échelles et de se représenter des schémas organisés par une logique fractale. Une autre façon de penser consiste à s'inscrire dans une pensée hologrammatique. Ces deux formes de pensée peuvent se combiner pour élaborer des cartes mentales complexes et synthétiques.  

La pensée fractale s’appuie sur l’un des éléments de la théorie de l'évolution. Chaque fois qu'une espèce met au point une stratégie évolutionniste d’adaptation qui fonctionne, elle est utilisée à l’identique ou presque dans le fonctionnement des organismes plus complexes. L’invention du premier neurone, un bricolage électrochimique d’élaboration et de transport d’un signal informationnel n’a guère été modifié dans le fonctionnement du cerveau humain. C’est un invariant fractal biologique. 

La pensée hologrammatique consiste à considérer que le tout est dans la partie et vice-versa. Suivant Alain Berthoz (“la simplexité”), l'entièreté du corps humain est présent dans le cerveau humain, en triple exemplaires :   

  1. l’état global et réel du corps humain à l’instant T
  2. l’état global projeté du corps humain à l’instant t+1
  3. l'état global des énergies de commande pour faire passer le corps humain de l’instant T à l’instant T+1

Il est à noter que l’état 3 d’énergie de commande peut se situer à deux niveaux de commande : le plus faible comme modèle de simulation et le niveau le plus élevé comme modèle effecteur d’activation réelle des commandes

L'interdépendance systémique est une autre dimension ou perspective de pensée . Comment peut on penser la faculté d’intelligence sans la relier aux facultés de mémoire, de décision, d’imaginaire et d’imagination, d’attention, etc. Chaque concept fait système avec les autres, voire chaque concept contient les autres pour pouvoir être opérationnel. Chaque concept représente un monde ou un univers en interaction biologique et psychique. Chacun de ces mondes se trouve en interaction systémique voire complexe avec les autres concepts aux différents étages d’analyse.

Voici deux schémas qui représentent une RMCS du fonctionnement cérébral  et qui vont illustrer en conclusion le but de ce premier article.