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Communauté

Mémoires du Futur

De la théorie du complot aux systèmes de croyance

Publié par Jean Claude Serres, le 19 janvier 2019   670

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Après la démocratie des crédules de Gérald Bronner (PUF 2013) qui approche la théorie du complot  par le regard du sociologue, Anthony Lantian propose le regard de la psychologie sociale dans son petit livre très synthétique : croyez vous aux théories du complot ? (PUG 2018).

Croire à une théorie du complot est à dissocier de la réalisation réelle d’un complot, reconnue par la société et validée sur le plan politique, scientifique ou historique. La théorie du complot est une réécriture de l’histoire réelle d’événements, une sorte de fabulation qui tend à prouver que des intentions malveillantes et cachées ont induit cet événement excluant ainsi toute cause accidentelle ou multifactorielle. Croire ou ne pas croire à une théorie du complot n’est pas simplement binaire. Chacun peut y croire plus ou moins dans une échelle de 1 à 1O par exemple. Il n’y a pas de frontière nette entre la fabulation, le questionnement critique et la réalité admise par toute ou partie de la communauté humaine.

La « théorie du complot » possède une caractéristique forte : ce n’est pas une théorie discutable, pouvant être remise en cause, c’est une vérité, un véritable dogme non réfutable apportant une démonstration uni causale, mono-logique et intentionnelle à l’événement questionné.

Les moteurs psychologiques des croyants à une théorie du complot ne concernent pas forcement ceux qui l’ont crée, mais ceux qui adhèrent à cette théorie :

  • Méfiance vis-à-vis de ce monde dangereux
  • Marginalisation et impuissance politique
  • Santé psychique fragile, sans être pathologique
  • Vision de soi flatteuse
  • Ouverture d’esprit et curiosité

En approfondissant les facteurs et rouages psychologiques, l’auteur révèle trois moteurs essentiels (ou attracteurs étranges) mettant en tension chaque personnalité possédant plus ou moins chacun de ces trois traits psychologiques : Croyance – Ouverture d’esprit – Singularité. Cependant, ces trois traits psychologiques majeurs peuvent caractériser aussi bien un adepte de la théorie du complot, un chercheur scientifique possédant une conviction théorique, un croyant d’une tradition confessionnelle ou toute autre personne dans le cadre de ses activités humaines. Par exemple, quand une personne lit un ouvrage, elle peut être victime d’un biais de confirmation de ses convictions et ainsi déformer le sens du texte.

Ce qui suit et le schéma ne proviennent pas de Anthony Lantian mais proviennent de ma propre analyse. La compétence d’esprit critique va être un facteur clé pour induire les postures suivantes : diriger un travail de recherche, orienter sa foi religieuse ou laïque, ou adhérer à une théorie du complot. Cet esprit critique va permettre ou non, de prendre du recul vis–à-vis de chacun des trois trais essentiels. Cette compétence est mis à mal dans l’augmentation exponentielle des contenus informationnelles non référencés (culture numérique et liens hypertextes, réseaux sociaux, puissance de production des minorités actives).

La force d’esprit critique va pouvoir (ou non) s’exercer sur les traits secondaires liés aux trois traits : adhésion à une croyance – ouverture d’esprit – singularité de la personne. Ce sont ces traits secondaires qui vont induire les orientations finales de la personne en allant du rouge au vert dans le schéma suivant :

 

Le premier trait, celui de la croyance, pris au sens large, est ce besoin vital de donner sens à tous ce qui nous arrive, ce que nous observons  et ce que nous imaginons : notre image du monde. Ce besoin est biologique, cérébral et sans doute propre à notre espèce humaine. Sur cette ligne de tension entre la théorie du complot en rouge et peut être la théorie scientifique la plus à droite en vert se conjugue avec une autre ligne de tension similaire du refus de l’étranger, de la fermeture aux autres, de la posture clanique, moniste ou duale et de la passivité du coté rouge alors que du coté vert c’est tout au contraire l’ouverture aux autres, à la remise en cause, à la multifactorialité et à une certaine forme d’universalisme, de l’engagement dans l’action et dans le désir de progresser. Le critère majeur  est celui du doute ou de la certitude.

Le second trait, celui de l’ouverture d’esprit est plus subjectif car il peut nourrir autant les tenants de la posture rouge que de celle de la posture verte dans ma ligne de tension en référence. On peut être ouvert et curieux tout en refusant ou en acceptant l’incertitude de la vie et la pluralité des représentations du monde. C’est là que le clivage s’effectue entre la posture passive de la théorie du complot et la posture progressiste, agissante, ouverte à l’avenir. A noter et non représenté dans le schéma  qu’il existe un autre trait secondaire de non ouverture au futur et de non acceptation de l’incertitude, de ce qui est nouveau, caractérisant la posture de résistance au changement. L’ouverture d’esprit se tourne alors vers le passé.

Le troisième trait est celui de la singularité. Là aussi non représenté dans le schéma un trait secondaire est celui du conformisme collectif, du refus de toute forme d’individualisme et de penser ou agir en première personne. C’est par exemple le militantisme syndical, la posture ouvrière qui pense en « nous » et non en « je » fidèle à un idéal et aux actions collectives. Le trait de la singularité caractérise le contraire : se sentir et se vivre différent des autres, élu, étranger, exclu, habité par une double culture, migrant, nomade, de passage, en devenir. Toutes les nuances de cette singularité qui prime sur le « nous », sur le collectif, peuvent être vécu comme subies, naturelles, voulues ou construites. Le schéma caricature cette diversité se résume en deux traits secondaires : celui de l’exclu, de l’initié et du narcissique qui penchera plutôt vers la théorie du complot, et l’autre, l’élu, celui faisant parti d’une élite, rebelle, non-conformiste, étranger au commun des mortels qui penchera vers la posture verte et les chemins de traverse à inventer.

Ces nuances de traits secondaires multiples montrent qu’il n’est pas si simple de cataloguer les traits psychologiques qui vont faire tendre une personne à adhérer à une théorie du complot.

Ceci dit je poursuis en reprenant les points clés du propos de Anthony Lantian.

Les rouages psychologiques des croyants à une théorie du complot :  

  • Besoin de certitude dans un monde dépourvu de sens, rejet de l’incertitude et sentiment d’exclusion
  •  Se sentir possédant un « savoir caché » au sein d’un petit groupe d’initiés, se sentir élu, non-conformiste, réfractaire à l’esprit mouton.
  • Percevoir de l’intentionnel plutôt malveillant et refus de tout cause accidentelle ou effet du hasard, en expliquant : la théorie du complot comme cause unique, exclusive de toute autre logique et irréfutable.

En plus  de ce livre nous pourrions aussi ajouter sur le plan sociologique :

  • le besoin de désigner un bouc émissaire
  • le poids des minorités actives qui promeuvent et diffusent ces contres vérités dans l’utilisation des réseaux sociaux numériques, alors que la majorité silencieuse reste passive et ne les contredit pas.

Références :

Biais cognitifs dans les décisions complexes

Pour sortir du dualisme

Dialogue entre Sciences et Vérités