Economie et environnement : un divorce ?

Publié par Encyclopédie Environnement, le 12 novembre 2019   560

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Dégradation des océans par l'usage généralisé des emballages en plastic, saccage des forêts tropicales par l'essor de la production d'huile de palme, pollution atmosphérique et émission de gaz à effet de serre par la mise en service de nouvelles centrales thermiques : pas de jour sans que croissance économique et qualité de l'environnement ne soient opposées !  L'antagonisme est-il irrémédiable ? Sans aucun doute, sur la base des relations économie-environnement telles qu'elles ont été historiquement construites. Mais, face aux désastres annoncés, ces relations peuvent évoluer si les critères qui guident les choix économiques prennent mieux en compte la préservation de l'environnement.  Est-ce bien dans ce sens que s'oriente la pensée économique sur laquelle s'appuient ces critères ?

 

Les principales interactions entre l'économie et l'environnement

Des plus archaïques (chasse, agriculture primitive, artisanat) aux plus modernes (industrie électronique et informatique), toutes les activités de production, de circulation et de consommation de biens ou de services entretiennent avec la biosphère de nombreuses relations qui relèvent :

  •  de l'exploitation de ressources naturelles renouvelables (air, eau, sols, biomasse, faune terrestre et aquatique) et non renouvelables (minerais, sources d'énergie fossiles) ;
  •  de l'absorption des rejets de l'agriculture, de l'industrie ou des services sous forme de déchets solides, liquides ou gazeux dont seule une partie peut être régénérée naturellement. 

Sous ces deux aspects, l'exploitation gratuite de l'environnement permet de produire à moindre coût et d'engendrer par là des avantages comparatifs, ce qui a été le cas dans des pays dotés d'une biosphère particulièrement riche, comme les Etats-Unis ou l'Australie. Ces avantages ne sont cependant pérennes que si l'exploitation des ressources environnementales n'altère pas la capacité d'entreprendre et d'innover comme cela s'est passé aux Pays Bas après la découverte des grands réservoirs de gaz naturel : la dutch desease qui en a résulté continue de sévir dans les pays qui vivent uniquement de l' exploitation de leurs gisements d'hydrocarbures.  

Contre partie des avantages qu'elle procure à l'économie, l'exploitation des ressources naturelles et l'absorption des rejets rencontrent des limites qui se traduisent par une dégradation de l'environnement des sociétés à fort dynamisme économique, et ce sous deux formes,

  •  l'épuisement de leurs ressources naturelles tel que la perte de fertilité des sols, le déboisement ou la raréfaction de certains minerais,
  •  la multiplication des pollutions locales, sources de nuisances pour la santé humaine, et la mise en danger du climat par croissance des émissions à incidence planétaire telles que celle des gaz à effet de serre (GES), soit, dans les deux cas, des surcoûts qui, à plus ou moins long terme, pèsent sur la croissance des économies. 


Ces deux familles d'interactions ont considérablement varié au cours du temps, et varient encore dans l'espace, car elles dépendent de plusieurs évolutions (figure 1).  

La plus décisive est celle des techniques. Des innovations telles que la sidérurgie au coke ou la machine à vapeur ont freiné, au 18e siècle, la déforestation mais amplifié en quelques décennies l'exploitation du charbon minéral et ses effets sur l'environnement, du smog des grandes villes aux terrils des régions minières. Inversement, la diffusion des techniques de l'information et de la communication (TIC), au 21e siècle, favorise l'essor de l'efficacité énergétique et de la gestion des déchets.          

Ces changements techniques ne sont évidemment pas indépendants de l'évolution des sociétés dans lesquelles ils apparaissent, donc des représentations et des conceptions des rapports entre l'homme et la nature. La théorie économique n'échappe pas à ce déterminisme.

 

La pensée économique ignore l'environnement

Les premières idées connues sur les échanges, le marché, les prix ou la fiscalité remontent à des textes mésopotamiens, puis plus tard chinois et indiens, avant ceux des philosophes grecs.  Au cours du Moyen-âge européen, les Scholastiques (Thomas d'Aquin ou Nicolas Oresme) abordent les questions du juste prix des marchandises, de la circulation monétaire et de la légitimité du taux d'intérêt , sans se préoccuper des relations de ces phénomènes avec l'environnement, alors même que la déforestation affecte déjà tous les pays méditerranéens. Les Mercantilistes qui leur succèdent à partir du 16e siècle, se focalisent sur les problèmes monétaires liés à l'afflux de métaux précieux originaires du Nouveau Monde. 

Quelques hommes de la Renaissance, tels Pierre de Ronsard dans "l’Élégie contre les bûcherons de la forêt de Gâtine", sont conscients des dégradations de leur environnement, mais peu les relient à l'enrichissement des sociétés européennes, du moins, jusqu'à la naissance, en France, de l'école dite des Physiocrates. Ces derniers   affirment que la nature, à travers les mines et surtout l'agriculture, est à l'origine du "produit brut" parce que "seule la terre restitue à l'homme davantage de valeur qu'elle n'en reçoit de lui". A l'aide de son "Tableau économique", François Quesnay tente d'en apporter la preuve en 1748.  

Ce début d'intérêt de l'économie pour l'environnement sera de très courte durée. Moins de trente ans plus tard, en 1776, Adam Smith publie ses "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" qui tourne le dos à toutes les idées des Physiocrates. Ce n'est pas du sol, du climat ou de l'étendue du territoire mais uniquement de l'habileté des travailleurs et de leur proportion dans la société que dépend la richesse (figure 2). Dans le contexte de l'essor industriel de l'Angleterre, l'école dite Classique est née. En dépit des écrits de Thomas Malthus sur les limites de la production agricole face à la croissance démographique ou de ceux de David Ricardo sur les rendements décroissants de l'exploitation des ressources naturelles justifiant une rente différentielle, la pensée économique coupe les quelques liens qu'elle avait commencés à établir avec l'environnement.  

 

Mines de charbon au 19e siècle.

 

Au 19e siècle, cette coupure ne cesse de s'approfondir. Selon les tenants de l'école dite Néo-classique, la valeur des marchandises repose sur la valeur-utilité :  pour chaque agent et chaque bien, elle est d'autant plus faible que la quantité totale qu'il en possède est plus élevée. C'est donc à partir de ces valeurs marginales d'une unité supplémentaires que les échanges déterminent les prix. Cette détermination, sous un régime de concurrence absolue, permet d'atteindre un équilibre économique général. Ainsi défini, le champ de l’Économie n'a plus rien à voir avec les caractéristiques de son environnement.

 

Les pistes pour sortir de l'impasse des Classiques et Néo-classiques 

Avec l'essor démographique et économique sans précédent des "trente glorieuses", les impacts environnementaux se sont multipliés : épuisement des mines de charbon en Europe occidentale, crises du pétrole, pollutions atmosphériques des grandes villes, marées noires, perspectives de changements climatiques dangereux. L'Economie ne peut plus ne pas répondre aux questions suivantes :

  •  quel est le vrai prix des ressources naturelles ?
  • quel est le vrai coût des pollutions, source de graves nuisances ?
  •  

Contrairement au postulat de la gratuité des ressources naturelles (leur coût est uniquement celui du travail nécessaire à leur extraction), Harold Hotelling avait avancé en 1931 que le prix optimal à prendre en compte pour définir une quantité de ressource naturelle à extraire est donné par le coût marginal de production auquel s'ajoute une rente exprimant la finitude du stock en terre. Cette rente de rareté, différente de la rente différentielle de David Ricardo, constitue un début de reconnaissance de la valeur des ressources naturelles.  

Parallèlement, deux économistes britanniques Arthur C. Pigou dès 1921 (figure 3), et, plus tard, Ronald Coase, reconnaissent que les dommages imputables aux pollutions sont des externalités négatives. Ne pas les prendre en compte dans la formation des prix fausse les conditions de la concurrence et donc la recherche d'un optimum économique. Pour remédier à ce dysfonctionnement, ils proposent des solutions différentes :

  •  pour Pigou, il faut imposer au pollueur une taxe égale au dommage social marginal causé par son activité, taxe qui rétablira la prise en compte des coûts sociaux, donc la possibilité de tendre vers un bien-être collectif (welfare) ;
  •  pour Coase, une négociation directe entre pollueur et pollué peut conduire à un niveau de pollution acceptable, ce, via un marché de permis ou de droits à polluer qui permettra de surmonter la barrière des coûts de transaction trop élevés des négociations. 

In abstracto, la régulation par les prix (Pigou) ou par les quantités (Coase) sont équivalentes. En pratique, la première se heurte à la difficulté d'évaluer le coût de la pollution, la seconde à celle d'évaluer le niveau de la pollution acceptable.    

 

Portrait d’Arthur Cecil Pigou (1877-1959).

 

Exploitation des ressources et dégradations environnementales à l'épreuve des faits 

Surtout depuis les années 1960, l'idée que l'environnement a une valeur que le système des prix doit reconnaître sous la forme d'externalités, n'est plus discutable. Nombre de politiques publiques l'ont d'ores et déjà inscrite dans les faits, à travers

  •  la taxation des rejets appliquée à la pollution de l'eau, du sol ou de l'air ;
  • la création de marchés de droits à polluer tant aux Etats-Unis que dans l'Union Européenne.  

Leurs résultats sont cependant encore très éloignés de la nécessaire protection de l'environnement, surtout lorsque l'on passe du local au planétaire (océans, biodiversité ou climat). En cause,

  •  les difficiles applications des solutions préconisées par la théorie économique, notamment lorsqu'il convient de choisir entre les méthodes "coût-efficacité" (Etat) et "coût-avantage" (marché),
  •  mais aussi les limites de cette même théorie dès lors que l'on traite de biens publics, non appropriables, relevant du principe de précaution.
     

Lectures complémentaires :

- Michel Potier. L'environnement dans les politiques de l'énergie.

- Constantin Ilasca. Énergie et climat : la construction des politiques climatiques.

 

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Ce billet a été proposé par Jean-Marie Martin-Amouroux, Directeur de recherches au CNRS, Université Grenoble-Alpes (UGA), co-éditeur de l'Encyclopédie de l'Environnement et responsable éditorial de l’Encyclopédie de l’Énergie.

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Ce travail a été réalisé grâce au soutien financier d'UGA Éditions dans le cadre du programme "Investissement d'avenir", géré par l'Agence nationale de la Recherche.