Essai sur le mouvement en littérature 3/5 : Déclinaison de l’ailleurs

Publié par Xavier Hiron, le 2 avril 2021   190

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Rimbaud, Verlaine, Nietzsche, trois des auteurs cités dans l’étude © wiki commons


par Xavier Hiron

 

 (pour une meilleure appréhension de la thématique initiale, se référer si nécessaire aux articles 1/5 et 2/5)

  

Une autre conséquence immédiatement sensible de cette volonté exacerbée de mouvement ressentie par les créateurs se dessine pourtant : l’attirance récurrente des poètes - au moins pour ce qui concerne les plus profonds d’entre eux - pour un « ailleurs ». Ou, à tout le moins, cette propension affichée par eux à rêver cet ailleurs. C’est-à-dire, si l’on veut être plus exact encore, ce goût qu’ils développent pour exprimer un monde qui se situe plus loin, plus haut, plus vite. Ce qui, dans l’esprit du commun des mortels, est souvent perçu comme : un monde qui se situe trop loin, trop haut, trop vite. À proprement parler : pour se façonner un idéal qui serait inatteignable.

 

Me reviennent en mémoire, pour illustrer ce processus de projection vers un ailleurs qui ne peut être concrétisé dans notre monde matériel, quelques vers d’un long poème écrit par un camarade rencontré durant mes études, Laurent Marsault, texte que j’ai mis plus tard en chanson sous la forme d’une ritournelle. La première strophe, en soi très évocatrice, est emblématique de ce phénomène d’aspiration vers un ailleurs, surtout si l’on tente de mettre en corrélation le terme « bonheur » avec le « repos » idéalisé de Paul Valéry et mis en exergue dans mon article précédent :

 

            Je rêvais les choses

            Limpides et roses

            Et triste s’impose

            La réalité.

            L’amour n’est que leurre

            La haine est erreur

            Où sont le bonheur

            Et la vérité ? (1)

 

Car en effet, les poètes eux-mêmes se plaignent épisodiquement, mais toujours avec pudeur, de leurs échecs répétés à atteindre ce monde autre qu’ils ont rêvé et que, partant, ils croient porter en eux. Le paradoxe - et qui est d’autant plus cruel qu’il est concrètement vécu par les artistes (ici nous atteignons véritablement, semble-t-il, au nœud gordien de l’art) - est donc que la quête de cet idéal irréalisable est devenue, par le biais des œuvres qu’ils ont concrètement produites, leur justification d’être. Cette quête reflète, à leurs yeux, une fin en soi de leurs agissements de créateurs, de leur désir de réalisation dans la matière. Mais dans le même temps, leurs idéaux se dérobent toujours un peu plus loin à chaque fois que ces œuvres se concrétisent à eux, dans leur demi perfection. D’où cette tendance lourde au désenchantement, sentiment régulièrement évoqué à propos des artistes, alors même que leurs réalisations sont là pour témoigner de leur audace créatrice - souvent lue par les tiers comme une lucidité de « visionnaire » - et viennent contredire, aux yeux du public qui leur est réceptif, leur sentiment - et parfois, je me dois de le dire, leur intime conviction - d’un échec.

 

Sentiment que j’ai aussi eu l’heur d’esquisser dans un autre poème de ma première période d’adulte :

 

Cruelle perfection, désillusion sonore

Qui sait mêler aux sons la vision des trésors

Que capturent les morts aux parfums de Centaures.

Cruelle perfection qui couronne et qui ceint

De pierres chargées d'or et nos crânes au moins

Même blanchis d'efforts.

 

Et toi qui vas ainsi, menant ton entreprise ;

Travaillant et sapant, cognant au cœur de l'homme :

Que nous donneras-tu chaque jour en retour

De tes rigueurs et de tes exigences ?

 

Perfide perfection qui toujours se dérobe

À nos sens en action. Cruelle irradiation.

Vois : car tu nous laisses seuls sur une digue forte

Loin des terres brûlées et loin des multitudes.

Happés aux flots ardents d'une mer d'or, hélas !

Qui au loin se défait, mourante et gémissante.

 

Cruelle perfection nous laisse à l'abandon.

 

                                               Cruelle perfection


 

 Xavier Hiron à Venon © Cyril Girard, 1994

 

Cet ailleurs esquissé et que certains poètes, tel Arthur Rimbaud, sont allés jusqu’à chercher « physiquement », leur corps et leur âme tendus vers un lointain infini, dans cette quête concrète d’un au-delà de soi, peut revêtir tout aussi bien la forme d’un rivage exotique que celle d’un irréel reflet intérieur ou d’un vague replis de rêve qui resterait à découvrir au creux de soi : dans sa propre pensée ou dans son propre esprit. En réalité, peu importe la topographie ou la morphologie géographique du continent qui serait ainsi à découvrir : seuls comptent peut-être, pour les poètes en particulier, les moyens qu’ils mettent intellectuellement en oeuvre pour parvenir à cette découverte d’un autre versant de cette indéfinissable réalité, physique ou bien abstraite, qui les entoure.

 

Cette quête, comme cela vient d’être exprimé, peut revêtir tellement d’aspects différents et devenir tellement variée dans sa forme. Mais une chose, toujours, la rassemble, tel un commun dénominateur qui forgerait la spécificité artistique des créateurs : c’est la recherche d’une beauté. Ou plus précisément (et ce pour rester en « accord » avec notre monde actuel, lequel n’eut pas peur de reléguer au pilori toute notion d’un idéal de nature immatérielle), la recherche d’une esthétique ; mais laquelle peut clairement être, à la suite de cet « élan » impulsé par Charles Baudelaire, une esthétique du pire - voir à ce sujet certains peintres surréalistes ou de la figuration contemporaine, chacun de ces deux « mouvements » émergé à l’issue d’une guerre -. Car toujours, au bout du compte, se révèle comme un facteur indispensable cette volonté de cristallisation de la chose exprimée dans une forme déterminée.

 

Aussi ne faut-il pas s’étonner que cette recherche d’un ailleurs puisse parfois se développer dans l’environnement le plus immédiat de l’artiste ; le plus banal, pourrait-on dire, le plus proche de sa réalité quotidienne. La référence sonore, dans le texte qui va suivre et qui m’a été inspiré par un vers particulièrement vibrant de Charles Baudelaire, montre combien, à mes yeux aussi, cet impératif de cristallisation dans la forme s’exprime comme une quête en soi, sans pour autant dénaturer la forte intériorisation de ce besoin de ressenti et d’expression que provoque la perception diffuse d’un « ailleurs ».

 

            C’est l’esprit familier du lieu

            Qui se lève et qui fait un vœu.

            Dans la chambre ou dans le salon

            Va se perdre et rire en nos noms.

 

            L’inflexion de sa voix est telle

            Qu’on croirait qu’un marteau martèle.

            Qu’un parfum trace son sillage

            Au devant de nos vies sans âge.

 

            Et l’esprit de nos corps surnage

            Dans cette ombre, et qui va et nage

            Au-delà de la voie lactée

            Que nos rêves viennent de quitter.

 

            Ô dis-moi, toi qui te dérobes

            À ma quête, portant nulle robe :

            Liras-tu aussi loin nos vies

            Que le ciel qui luit aujourd’hui ?

 

            Car jamais - non - nous ne pourrons

            T’attraper. Donner sens et vie

            À tes forces… Et puis vérifier

            Si tu vis, soleil sans raison.

 

                                                           Esprit intangible

                                                           (sur un vers introductif de Charles Baudelaire)

 

Là se situerait la tension principale, me semble-t-il, que contiennent les œuvres d’art : c’est-à-dire leur dimension tragique. Mais fort heureusement, il existe une échappatoire à cette manière particulièrement douloureuse de concevoir la création artistique. Pour dédramatiser au quotidien cette quête exigeante de l’artistique, pour dépassionner son propre débat intérieur, il semble que la meilleure représentation que les artistes puissent se forger à eux-mêmes de ce mouvement créateur qui les habite devrait plutôt être proche de cette vision-ci :

 

            La poésie, en somme

            Ne serait qu'un parcours

            Dont peu importerait le but.

            Importe seulement

            L’endroit où l'on se perd

            Et où l'on se retrouve.

 

                                                           La poésie

 

… ce en quoi consisterait la plus parfaite définition du mouvement dans l’art, au moins intellectuellement parlant.

   

(lire la suite dans mon article 4/5 à venir)

   

*                                *                                 *


Note :

(1) il ne faut pas négliger le fait que ces sortes de vérités personnelles peuvent agir, tout au long d’une vie, comme de véritables moteurs de l’activité psychique. Et je suis, pour ma part, à deux doigts de m’apercevoir par ce texte combien cette vérité-ci a constitué, au fil de ma trajectoire, l’un de mes propres moteurs créatifs.

   


 Xavier Hiron dans le jardin de Pontès © Ghislaine Girard, 2006