L'empathie pour des objets
Publié par Laurent Vercueil, le 20 octobre 2026
L'autre jour, en débarrassant le grenier, je suis tombé sur le vieux sac ramolli d'une tente oubliée.
C'était une tente familiale, avec deux chambres en vis-à-vis, dont j'avais totalement oublié l'existence. En la répandant dans le jardin, afin d'examiner son état, elle libéra d'abondants grains de sable, négligés entre ses plis, qui me firent me souvenir du dernier voyage dans les Landes, avec les enfants petits. Evidemment, brusque retour nostalgique, l'agitation joyeuse des vacances qui surgit, l'animation et les cris de joie des enfants...tout me saisit dans l'instant, revenant d'on ne sait où...
Mais il n'y avait pas que ça.
J'éprouvais aussi une sorte de peine pour la vieille tente, à la toile épuisée, aux arceaux fendus, dépareillés, aux cordes laminées. De la peine, parce que je savais devoir la conduire à la déchetterie, et qu'à ce moment, le cœur me manquait. Voir cette tente, qui avait abrité la gaité insouciante de nos moments d'alors, à la fois si désunie et lasse, comme fatiguée de l'existence, me rendait triste pour elle.
M'est revenu cette image de mon dernier fils, alors haut comme trois pommes, les larmes dans les yeux devant le tiroir des couverts qu'il avait tiré devant lui. Il s'était pris d'une pitié aussi incommensurable que soudaine pour une fourchette esseulée dans son compartiment, alors que les couteaux, les cuillères et les petites cuillères se serraient les unes contre les autres, dans leurs casiers respectifs. La fourchette était tristement mise à l'écart, exclue d'une collectivité soudée par un amour mutuel manifeste. Il s'était alors étonné d'un sentiment aussi complexe, éprouvé pour...une fourchette.
Cette faculté d'éprouver, de l'intérieur, une émotion d'autrui est appelée empathie. Il arrive trop souvent que soient confondues l'empathie, la contagion émotionnelle, le système des neurones miroirs et la sympathie.
- La contagion émotionnelle est la propagation rapide d'une émotion au sein d'un groupe. La peur est un bon exemple : Une personne qui manifeste une grande frayeur va susciter de la peur dans son entourage. La biche qui détale brutalement génère un mouvement d'alerte dans l'ensemble de la harde. C'est un fonctionnement utile à la cohésion du groupe et à la survie de chacun.
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Le système des neurones miroirs s'active en observant l'action d'autrui. Regarder faire revient -un peu- à faire soi-même. Voilà qui est très utile dans les apprentissages (1). En revanche, il n'existe pas d'argument pour impliquer ce système dans le partage émotionnel.
- la sympathie est la compassion que l'on peut éprouver pour une personne, sans nécessairement "ressentir ce qu'elle ressent". La sympathie maintient une certaine distance avec autrui. Il s'agit souvent de l'application d'une forme de règle sociale.
- Pour être complet, une distinction est aussi faite, dans la littérature, entre l'empathie "cognitive" et l'empathie "affective". L'empathie "cognitive" est la faculté de pouvoir se mettre du point de vue de l'autre, de ses a priori et de ses croyances, fussent-elles erronées : "je sais qu'il ne sait pas ce que je sais". Le terme de "théorie de l'esprit" est aussi utilisé pour qualifier cette faculté. Je trouve qu'il est plus approprié et j'aurai donc tendance à circonscrire le terme d'empathie au domaine affectif.
Ce que j'ai éprouvé devant cette tente déchirée, bonne pour la poubelle, serait de la sympathie si je n'avais pas, réellement, et comme mon fils devant la fourchette, ressenti ce que ça fait d'être précisément cette tente dans cet état (ou cette fourchette isolée dans son compartiment). Ce n'était pas un apitoiement à distance, mais la déréliction du temps qui passe, de ses effets sur les corps et les choses. L'espace d'un instant, j'étais cette tente, mon fils, cette fourchette.
Mais comment peut-on éprouver de l'empathie pour les objets du quotidien ? La personnification de certains objets, comme les poupées, nounours et autres doudous, nous permettent, enfants, de faire l'expérience de cette empathie. C'est leur fonction même, dans le jeu, de projeter des affects, d'être triste ou joyeux avec son doudou. Au final, d'apprendre à partager une émotion. Ces dernières années, une littérature abondante a porté sur l'empathie pour des robots maltraités, à la suite des travaux de Astrid Marieke Rosenthal-von der Pütten de l'université de Duisburg (RFA). Ce que cette psychologue a montré, entre autres, c'est que les traits "humanisants" des robots ou avatars, étaient de forts déterminants des réactions affectives humaines à leur maltraitance. En somme, on ne brutalise pas un doudou ! Même un doudou doté d'une IA.
Mais la personnification peut opérer sur tout objet, même celui qui échappe à toute anthropomorphisation (la forme n'est pas, même de loin, celle d'un être humain). En s'appuyant sur la détection de "situations" que nous pouvons identifier rapidement : la vieillesse ou la solitude, dans ces exemples, le registre émotionnel qui est mobilisé est celui des relations humaines. Il est vraisemblable que ni la tente, ni la fourchette n'aient ressenti ce que mon fils et moi avons éprouvé (2). Mais l'empathie peut s'affranchir des sentiments réellement éprouvés par autrui. C'est la raison pour laquelle ce n'est pas un fonctionnement "en miroir", ni une "contagion" des émotions. L'empathie fonctionne dans une seule direction. Elle est un don.
(1) On prête trop aux neurones miroirs. Avec Yann Tual nous avons réalisé un dialogue intitulé « Les neurones miroirs feraient bien de réfléchir », publié dans le numéro 185 de la revue ANAE en octobre 2023
(2) Ok, je l'admet, c'est un a priori. Comment le prouver ?
