Observe-t-on une crise de la morale capitaliste ? Partie III : le tour de passe-passe

Publié par Xavier Hiron, le 30 septembre 2021   190

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Trois des protagonistes de cet essai (de gauche à droite : Jean-Jacques Rouseau, Pierre-Joseph Proudhon, et Karl Marx)


Par quels cheminements Alexis de Tocqueville en est-il arrivé à établir ses conclusions sur la liberté individuelle d’entreprendre ?

Dans un premier temps, il convient de signaler qu’Alexis de Tocqueville est d’extraction noble. Vicomte de son état, théoricien et penseur de l’après révolution - qu’il ne peut donc plus remettre en cause « en bloc » - et, par voie de conséquence, de cette époque qui suit la déchéance de la noblesse, Alexis de Tocqueville semble pourtant, dans les apparences tout au moins, légitimer l’esprit de la révolution française.

Dans un deuxième temps cependant, au début des années 1830, il étudie le système émergeant de la démocratie américaine, basé sur la libre entreprise (qui est celui, ne l’oublions pas, de la conquête d’un nouveau monde, au prix d’achats douteux de terres, de spoliations à grande échelle et de déplacements imposés de populations autochtones, suivis de l’importation massive d’esclaves et de la ruée généralisée vers de nouveaux territoires). Système politique et social qui, à l’époque de Tocqueville, ne fait encore que se mettre en place.

Dans un troisième temps, fort de ses observations et cogitations personnelles, énonçant les risques de dérives potentielles de la démocratie sociale et politique occidentale (l’avenir, sur ce point, lui donnera mille fois raison [3]), et voulant en prévenir les effets, il revendique, comme nous l’avons déjà vu, que le droit individuel prévôt sur le droit des peuples. Or c’est précisément là que s’opère le retournement. Je serais même tenté de dire : le tour de passe-passe.

Pour exemples, on ne s’étonnera pas que Tocqueville légitime la colonisation, dût-elle être violente et guerrière, au nom de ce principe du libre commerce. Et qu’il émette, par la suite, quelques réserves quant à la portée réelle de la Révolution française, invoquant les dérives et inconséquences d’un individualisme sociologique – incarnée par la personnalité exacerbée des grands personnages révolutionnaires (sic, eut égard aux méfaits antisociaux de l’individualisme généré par cette même libre entreprise qu’il promeut !)…

C’est là en effet que, sous sa plume, se « légitimise » la déviation sociale : car Tocqueville reste fondamentalement un aristocrate de souche, issu de la classe dirigeante de l’ancien régime. Celle qui, depuis plus de mille ans, alliée au pouvoir politique et religieux, s’est faite la championne de la confiscation, à son profit bien sûr, du pouvoir économique.

Mais surtout - et c’est ce qui, finalement, pourrait paraître le plus grave -, les lois que Tocqueville énoncent sont en réalité une véritable mise à bas du principe fondateur de la Révolution française, exprimé par cette trilogie indissoluble de « Liberté, égalité, fraternité ». Car dans les faits, la République (il est vrai utopique) de l’égalité des droits et des chances est sournoisement contestée par une République qui exalte l’inégalité des origines, des ressources et des moyens. L’historicité de ce processus mérite qu’on s’y attarde.

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Le tour de passe-passe que met en place Tocqueville est de décréter d’emblée, sans même prendre le temps de le fonder sur le raisonnement, mais uniquement sur la foi de son intuition sociologique, que l’esprit d’entreprise prime sur le droit des peuples. Or de quoi est constitué le pouvoir commercial (et donc économique) en ce début du XIXe siècle ? En très grande partie des nobles expatriés ayant su préserver une part non négligeable de leur fortune et leurs réseaux de relations. En d’autres termes : leur pouvoir de rétablir le commerce.

La conséquence fâcheuse de cette démarche intellectuelle est que l’on a remplacé, en moins de cinquante ans, un principe de droit déclaré, se basant lui-même sur une morale objectivée, ou tentant de s’établir comme telle (le Contrat social de Rousseau), par un principe de morale totalement subjectivée, équivalent de la maxime : « La fin justifie les moyens. »  [4]

Ainsi, toute l’entreprise intellectuelle d’Alexis de Tocqueville consiste à tenter de restituer de facto une classe sociale dans sa position privilégiée, laquelle ne s’en réfère plus au pouvoir temporel (la royauté disparue) mais retourne inopinément à son profit la garantie de Nature édictée par Rousseau. Par sa pensée, la primauté du droit des peuples - que l’on pourrait exprimer par la souveraineté du droit du nombre - est devenue la primauté du droit individuel - c’est-à-dire la souveraineté du pouvoir de l’individu. Et que ce pouvoir soit, d’un point de vue purement factuel ou bien à la longue, potentiellement nuisible aux intérêts du peuple dont l’individu est issu n’entre nullement en ligne de compte.

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Ce que nous observons là ressort strictement du domaine de la réaction. En effet, Alexis de Tocqueville s’appuie totalement sur Rousseau ; mais avec le secret désir de le dépasser. Ou plus exactement, de chercher, par son « acceptation » même, à l’effacer. Alors que Rousseau détermine la prééminence d’un principe moral, Tocqueville n’éprouve aucune difficulté à décréter que le fondement arbitraire qu’il institue, sous prétexte que l’aspiration individuelle des peuples les porte à s’auto-instaurer esclaves de la société ou de ceux qui la représentent (référence directe à la dérive charismatique de Napoléon Ier), fonde le droit rationalisé. Le grand écart entre ces deux positions fait toute la différence.

Il est vrai que Rousseau lui-même avait pris soin de définir en quoi consiste l’inégalité entre les hommes. Mais sous la plume de Tocqueville, les éléments qui, à la suite de la pensée de Jean-Jacques Rousseau, avaient conduit au dogme par essence indissociable de la trilogie « Liberté, égalité, fraternité », volent en éclat. C’est en effet sur ce point que, sans en avoir l’air, on est entré dans le domaine de la réaction qui a été évoquée plus haut. Et qui a elle-même conduit à une prise de position intellectuelle proprement réactionnaire.

Alexis de Tocqueville croqué par Honoré Daumier

(site Internet : https://fr.wikipedia.org )

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À à peine vingt ans de distance de Tocqueville, une autre figure tutélaire, après avoir dénoncé sa vie durant les méfaits de l’industrialisation à outrance - la constitution sauvage des banlieues, l’entassement des familles dans les taudis, tandis qu’on rasait les quartiers populaires pour en faire des immeubles de rapport qui alimenteront la spéculation immobilière, les crimes de l’industrialisation sans conscience, la mortalité infantile galopante (vers 1850, un enfant sur cinq n’atteignait pas l’âge de dix ans), les heures de travail s’accumulant sans limitation, la pauvreté aggravée par les accidents de la vie, dont la plupart étaient directement liés aux conditions drastiques de travail, et plus généralement encore aux conditions de vie qui en découlaient - se mettait à rédiger un volume énorme qui mettra en lumière, aux yeux du monde entier, ses véritables mécanismes. Rappelons qu’entre 1830 et 1850, tout l’univers dépeint par Balzac - que j’ai tenu à placer en exergue de ce texte - a déjà été dévoilé, et qu’au moment où Tocqueville meurt à Cannes, dans une villa préservée de tout, le mécanisme capitaliste atteint son apogée morbide. Tant et si bien que Karl Marx, que l’on a forcé à s’exiler en Angleterre (pays on ne peut moins réceptif à la contestation des valeurs du capitalisme naissant), souffre d’une misère atroce en écrivant sa bible, Das Kapital, au point que, conjointement à sa rédaction, l’un de ses sept enfants meurt de malnutrition.

De quelle quantité d’inconscience fallait-il être capable de se parer pour ne pas avoir vu tout cela ? Au moins aussi importante que le culot dont il faut faire preuve, aujourd’hui, pour tenter de faire croire que cette attitude n’est nullement le tenant d’une pensée de droite. Je penche au contraire pour affirmer que cet aveuglement est l’acte fondateur même de la pensée libérale (qui, d’un point de vue rhétorique, signifie « capitaliste dans son excroissance »), telle qu’elle perdure encore de nos jours. Mais que ne ferait-on pas dans une démocratie grâce à la rhétorique ?

Honoré de Balzac à l’apogée de sa gloire

(site Internet : http://www.ouest-france.fr/ )

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Alexis de Tocqueville est bel et bien entré dans le domaine flottant de l’appréciation d’une hiérarchisation des valeurs basée uniquement sur le critère du maximum d’efficacité. Sauf que l’un des deux modèles de société que nous venons d’évoquer, celui de Rousseau pour ne pas le nommer, se place du point de vue général (celui du bien du peuple, conceptualisé dans son entier) tandis que l’autre se place sur le plan strictement individuel, exaltant le seul intérêt particulier. Et pendant ce temps là, la société tout entière suit-elle le même mouvement ?

(…)

En réalité, l’une des questions sous-jacentes, pour toute société dynamique, est celle-ci : le rationnel peut-il tout prendre en charge ? Peut-il tout expliquer, tout englober ? C’est aussi la question que, subrepticement, pose la littérature du XIXe siècle. Partant du constat que c’est en cette période de fort essor de la pensée rationnelle (éclosion conjointe et généralisée des Sciences, du Droit et de la formulation de la Loi) qu’a commencé à s’établir l’apogée de la littérature en générale, sous la houlette, d’ailleurs, de la pensée et de la littérature françaises, on en vient à remarquer qu’elle coïncide plus particulièrement avec l’âge d’or de la poésie. Et par la poésie, la société réintroduit une perception du monde qui est clairement de l’ordre du sensible. Et donc de l’irrationnel.

Raison pour laquelle il nous faut préserver le poème comme une véritable richesse - à tout le moins individuelle, si elle n’est pas encore sociale… -. Raison pour laquelle, aussi - en tout état de cause, en cela consiste la thèse que je défends ici -, la poésie tend à l’esprit de désintéressement, là où le (pseudo) rationalisme engendre inévitablement le matérialisme.

L’apogée littéraire de la poésie dans le courant du XIXè siècle, ainsi que de toutes les formes de littératures prosaïques, allant jusqu’au réalisme - école qui porte en soi sa propre « poésie du réel » -, est clairement là pour nous indiquer que ces formes d’expression façonnent des valeurs induites et sous-jacentes. D’où l’on notera que, d’une façon plus générale encore, toutes nos façons de penser, qui s’apprennent et se transmettent culturellement parlant, influent inévitablement sur notre perception du monde et sur la manière dont nous nous l’approprions.

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Notes :

[3] en l’espèce, personne n’a jamais ni totalement raison ni totalement tort : pas plus ceux qui, aujourd’hui, regrettent ouvertement l’âge d’or du communisme que ceux qui tentent de nous imposer leurs slogans néo-nationaux-socialistes ; et pourtant, au-delà de cette simple évidence, il est quelque chose qui produit que l’être humain possède cette faculté qui le fait, précisément, devenir humain : qu’il est capable de choisir.

[4] ce qui générera, moins d’un siècle plus tard, la croyance absolue en un slogan tel que : « Le monde m’appartient » comme idéologie dominante ; nous y reviendrons.