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Un destin de Phalid

Publié par Laurent Vercueil, le 26 février 2019   260

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Les Phalids sont des extra-terrestres. Ils peuplent une nouvelle publiée en 1946 par Jack Vance (1), le fameux écrivain de science-fiction.

Mais l'un d'eux est un faux Phalid, alias Ryan Wratch, un humain dont le corps a été détruit (justement, par les Phalids), et le cerveau sauvé et immédiatement greffé dans le corps d'un de ces créatures insectoïdes. 

Wratch apprend alors à se servir de ce nouveau corps, et notamment des appareils sensoriels et moteurs, qui perçoivent des couleurs inconnues de l'homme, et pratiquent le langage phalid. Car deux parties du cerveau original ont été conservées, et connectées au cerveau humain de Wratch: l'aire visuelle qui permet de décoder ce que voient les deux cent yeux dont il dispose désormais, et l'aire du langage, qui comprend et exprime les vrombissements et vibrations de l'organe de communication thoracique.

Voilà pour l'expérience de pensée que permet la nouvelle de science-fiction, l'intrigue nous intéressera moins ici (2).  

Car Ryan Wratch, rendu méconnaissable et indiscernable d'un autre Phalid, est infiltré dans un vaisseau ennemi et peut nous livrer des renseignements précieux sur leurs facultés, leur comportement, leur mode d'être, en somme : ce que ça fait d'être un extra-terrestre. 

Et de fait, on retrouve les principes énoncés par HG Wells dans "la guerre des mondes" (1898) : l'intelligence des martiens est "vaste, calme et impitoyable". Les Phalids sont soumis à une philosophie de résignation, le Bza, qui fait disparaitre l'individu en tant que tel. Aucune autonomie, aucune initiative, seule compte l'exécution service du Bza.  Ils ont une intelligence vaste, ils sont calmes et impitoyables, n'éprouvant aucun sentiment. 

Ainsi, Wratch se rend compte que les Phalids n'ont aucune émotion (3), ne manifestant par exemple aucune curiosité à son égard, le détail de son comportement fut-il pourtant étonnant pour un prétendu Phalid (il explore le navire, libère des prisonniers humains, n'exécute aucune tâche utile, fait preuve de naïveté). Ils sont dévoués à leurs tâches, et n'ont aucune existence individuelle. Propriété qui les rend visiblement imperméable à l'idée du mensonge, ce qui permet à Ryan Wratch de leur faire avaler toute sorte d'absurdités, qu'ils gobent sans sourciller. 

Cela donne l'opportunité de s'interroger sur les relations entre les émotions et le mensonge. Les Phalids sont dépourvus d'émotions et n'imaginent pas que l'on puisse mentir.  Pourquoi ?

C'est une question qui a déjà été abordée dans un article sur la "petite voix dans la tête du robot"; Un robot ne peut mentir, ou concevoir le mensonge, s'il n'a pas une "petite voix" qui s'autonomise de la réalité ambiante, pour commenter le réel, et le cas échéant, le soupçonner. 

Il a été suggéré que, chez l'enfant, l'apparition de la "petite voix dans la tête" coïncide avec le développement de sa mémoire épisodique (la mémoire des souvenirs autobiographiques). Notamment parce que le commentaire interne permet l'élaboration de récits qui introduisent de la cohérence dans le vécu. 

En somme, vers l'âge de 5 ans, l'enfant découvre qu'il est le siège de sa propre histoire (1), qu'il peut se tenir en retrait du monde (en son for intérieur) et qu'il existe autre chose que la réalité perceptible. Cette dissociation entre le monde physique et le monde mental fait apparaitre les trois divergences possibles : les erreurs, les illusions et les mensonges.  L'enfant réalise qu'il peut se tromper, et que la représentation mentale qu'il se fait d'une chose n'est pas nécessairement la bonne (erreur). De même, il peut être trompé par ses sens (illusion). Enfin, il peut, de sa propre initiative, tromper le monde, induire les autres dans l'erreur (mensonge). Il peut mentir: penser une chose et en dire une autre.

Mais pourquoi mentir ? Pourquoi inventer une théorie du réel dont on sait pertinemment qu'elle n'est pas juste ? Manipuler les représentations d'autrui à quelle fin ? Probablement parce que nous savons que nous éprouvons des émotions et que certaines sont moins désirables que d'autres (la honte, la peur, en particulier). Ou inversement, dans le but d'éprouver une émotion au détriment d'autrui (pour prendre le mensonge sur l'existence du Père Noël, éprouver la joie de voir le ravissement des petits enfants devant le merveilleux). Les mensonges naissent de l'anticipation des émotions. 

Le plus vraisemblable est donc que les Phalids ne possèdent pas de vie intérieure, pas de petite voix dans la tête, et pas d'émotions (ou en tout cas, pas les émotions complexes que nous connaissons). Ils suivent servilement le Bza, qui leur tient lieu de morale. Dès lors, s'il n'y a que le réel et pas de monde interne, masqué à la vue d'autrui, il n'y a pas de mensonge possible. Et s'il n'y a pas d'émotions, il n'y a plus de nécessité de mentir.

Pas de divorce entre ce qui est et ce qui est pensé. Le Bza est le seul trait d'union entre le monde des Phalids et les Phalids eux-mêmes.


Notes

(1) "Un destin de Phalid" (A Phalid's Fate) Jack Vance, 1946. Repris dans le tome 1 des intégrales des nouvelles de Jack Vance, récemment publié au Bélial'. L'illustration dans le texte, reprend la couverture du pulp dans lequel elle a été publiée la première fois. 

(2) L'intrigue n'est pas ce qui est le mieux réussi dans cette nouvelle (un peu trop mièvre à mon goût)

(3) Plusieurs entorses à cette observation, dans le récit.  D'abord, les Phalids peuvent manifester un état de surprise, lorsqu'ils découvrent l'évasion des prisonniers humains (opérée par Wratch), puis lorsque Wratch les manipule en leur transmettant de faux ordres qui contre-disent le Bza. Ensuite, lorsqu'ils découvrent le cadavre de leur commandant en chef, ils expriment une franche détresse tandis que la désorganisation qui suit et qui tient franchement de la panique témoigne d'un certain débordement par les émotions. Enfin, lorsque la Forêt-Père les arrête dans leur poursuite de Wratch et de sa compagne terrienne, parce qu'ils sont saisis de peur. Surprise, tristesse et peur sont trois émotions clairement représentées dans le cerveau des Phalids.