Observe-t-on une crise de la morale capitaliste ? Partie IV : un Tocqueville révolutionnaire ?

Publié par Xavier Hiron, le 9 octobre 2021   250

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Trois des protagonistes de cet essai (de gauche à droite : Jean-Jacques Rouseau, Pierre-Joseph Proudhon, et Karl Marx)


Il est possible de rendre hommage sur un point à la pensée d’Alexis de Tocqueville : sa vision sociologique de l’individu plongé au sein de la démocratie est, pour sa part, lumineuse autant qu’infaillible.

Qu’en dit-il exactement ? Après avoir adroitement constaté que, depuis la Révolution française, la noblesse de l’Ancien régime (qui, selon ses propres mots, était, au moment de sa chute, « la société la plus démocratique d’Europe » - et si ceci n’est pas de la nostalgie, merci de me dire le mot juste qu’il convient d’employer ! -) a été remplacée par la bourgeoisie, il indique que la volonté de changement de statut devient de facto le moteur de la dynamique sociale. Et pour se faire, se basant sur cet autre constat que la conscience individuelle se heurte inévitablement à la conscience collective de la démocratie (ce que sous-tend désormais notre conception « républicaine » de la société - notion qu’il juge, dans le même temps et bien qu’il n’ose l’avouer, tout à fait abstraite -), l’homme se doit d’assumer son besoin de puissance.

Ainsi, ce raisonnement le conduit à édicter le principe d’une suprématie de l’individualisme que, loin d’abhorrer, il cautionne comme étant le seul critère qui, à ses yeux, puisse valablement jouer dans une société démocratique. Il écrit à ce sujet :

« L'individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que, après s'être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. »

On l’aura compris : la liberté d’entreprendre, vue sous cet angle impitoyable, devient celle de réussir pour soi - quels qu’en soient les moyens, d’ailleurs -. Et, tant qu’à faire - corollaire obligé, mais cependant non signifié - d’échouer pour les autres… Quoi qu’on puisse en penser, le résultat est limpide : exit l'« Égalité ».

Car quoi qu’on en pense aussi - ou plutôt, nous n’y ferions même plus attention ! -, les vecteurs d’éducation - autre pilier social dont Alexis de Tocqueville admet implicitement le rôle et l’importance - se logent partout.

Oncle Picsou véhiculant les attributs de sa réussite

(site Internet : http://coloriagealexetremy.skyrock.com )

(...)

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L’après seconde guerre mondiale avait été une période bénie pour l’enracinement du capitalisme : quand tout était à reconstruire, d’abord ; puis lorsqu’il s’était agi de créer une société technologiquement nouvelle. Cet élan fut facilité par le fait que les morales individuelles restaient fortes : conscience du sens commun ; respect du travail accompli ; fierté d’appartenance au groupe ; tout cela sur un arrière-fond de reliquat de conscience religieuse - cet opium du peuple qu’avait, en son temps, déjà évoqué Karl Marx -. La plupart n’aspiraient à rien d’autre qu’à accomplir leur tâche et à rester à leur place, se contentant de profiter de l’essor général du niveau de vie ; il devint donc facile, dans ces conditions-ci et pour peu qu’on se débarrassât de toute forme de scrupules, de faire « des affaires » [8].

Pendant ce temps, la philosophie contemporaine avait voulu montrer que toute action humaine est porteuse de sens et que, ce faisant, nul ne peut plus, même à titre individuel, s’extraire de la responsabilité d’assumer les conséquences de ses actes de positionnement social.

Tout était donc pour le mieux. Au sortir de la guerre, la construction de règles de vie commune [9] avait occupé toute l’attention sociale : rôle étendu des syndicats, ajustement raisonnable des salaires et du temps de travail, sécurisation sociale (dont participe l’accès généralisé aux soins et à une retraite méritée), établissement d’un impôt juste et dédié à la réalisation d’un bien communautaire. Toutes choses qui ressemblent fortement aux éléments d’un Contrat social comme l’entendait, dans sa forme et son esprit initiaux, la pensée visionnaire de Rousseau.

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(…)

Aujourd’hui, après plus de soixante-dix ans de ce régime sévère et continu d’un capitalisme de plus en plus exacerbé et qui ne craint plus, désormais, grâce à l'essor de la psychanalyse, de s’autoproclamer décomplexé - pour lui donner une forme appropriée, il conviendrait plutôt de nommer par son nom véritable ce courant de pensée et de positionnement social : le néolibéralisme, voire l’ultralibéralisme -, qu’observe-t-on ?

- que toute chose n’étant plus valorisée pour elle-même mais étant devenue un produit, l’individu est empêtré dans l’omniscience de la publicité et du paraître ;

- d’où il s’ensuit un minage continuel de nos espaces de liberté intérieure : c’est-à-dire de ceux qui nous permettraient d’opérer un recentrage salutaire sur nous-mêmes ;

- qu’il s’est peu à peu instauré un climat général et désabusé de frustration incontrôlée, autant au niveau de ceux qui en ont largement profité et craignent, dans la durée, de voir décliner leurs sacro-saints profits, que pour la majorité des laissés-pour-compte ;

- climat générant lui-même une tendance à l’esprit revanchard, nuisant de facto à tout esprit de tempérance et de discernement.

Tout cela étant continuellement attisé par une jeunesse qui s'est habituée à vouloir prendre sur le champ mais à qui l’on n’a guère appris à donner en retour [10] - en tout cas gratuitement -.

Il est vrai qu’on nous représente le panorama économique actuel comme une récession durable et incontrôlable, laquelle justifie à elle seule la réalisation d’un processus devenu systématisé depuis l’avènement de l’ère Thatcher de mise à bas progressive des éléments constitutifs d’une cohérence (plus que d’une cohésion !) sociale, héritée de l’après-guerre. Or on peut se demander si ceux qui, à la suite d’un modèle anglo-américain pourtant faillible, ont conduit ce mouvement « réfléchi » - pour reprendre le mot utilisé par Tocqueville lui-même - de la soumission sociale au dictat de l’économie individualisée ne devraient pas se le voir imputer aux yeux de l’Histoire ? [11]

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Pendant ce temps là, qu’en est-il du domaine de l’art : lui que l’on concevait, jusqu’au milieu du XXe siècle, comme l’aboutissement du lent mûrissement de la forme et des idées ? L’art lui-même est devenu le meilleur reflet de ce glissement vers une production matérielle à outrance, alors qu’il se devrait, dans l’absolu, de représenter notre ouverture au monde et notre planche de salut spirituelle. Ayant réussi ce tour de force d’avoir transformé l’artiste en esclave du produit commercial - mais avec son entier consentement et non sans la promesse d’espèces sonnantes et trébuchantes -, il se rencontre désormais à tous les coins de rue. Mais dans le même temps, il s’est empreint d’un langage essentiellement convenu, jusque dans ses velléités de provocations pitoyables, éprouvant la plus grande difficulté, désormais, à nous apporter ce surplus de conscience que tout individu sensé appelle habituellement de ses vœux [12]. Comment l’art peut-il encore être apte, dans ces conditions-ci, à s’ériger en porteur d’une quelconque valeur morale, autre que celle du consumérisme ?

C’est aussi le constat lucide que fait Pierre Lepape, cité en préambule de mes articles.

Pierre Lepape est un journaliste et écrivain né en 1941, ayant tenu pendant près de dix ans la critique littéraire du Monde des livres. Il s’intéresse aux rapports étroits entre la littérature - à travers laquelle la langue est comprise en tant qu’expression de l’identité, ou conscience collective - d’une nation et le pouvoir auquel elle se confronte ou s’oppose. Dans son livre phare [13], il en vient à énoncer ce verdict implacable : pour lui, depuis que le livre est devenu un pur produit commercial, la création littéraire, qui jadis exprimait un enjeu social fondamental, n’existe plus.

En réalité, le phénomène va beaucoup plus loin que cela : j’en prendrai pour unique preuve l’exemple que me rapportait récemment une connaissance, elle-même impliquée dans l’univers de l’édition, qui m’évoquait les aberrations d’un marché qui ne fonctionne plus, de nos jours, sur des fondements concrètement identifiables, mais plutôt sur des transactions artificielles. L’édition, on le sait, se proclame d'elle-même un secteur d’activité en crise. Mais la réalité est plutôt que ce secteur souffre en très grande partie de l’image qu’il a lui-même contribué à créer. Ce qui l’a peu à peu conduit à considérer qu’une impression est avant tout la réalisation d’un stock de marchandise dont on peut mesurer la valeur comptable qu’il acquiert de facto sur le circuit de la diffusion, voire sur le marché des valeurs. Et au final, c’est de cette valeur potentielle même, et non plus de la vente effective des ouvrages, dont on tire aujourd’hui profit. En d’autres termes, qu’un livre soit vendu (ce qui, soit dit en passant, est une action qui revient actuellement plus cher que son coût réel d’édition et de diffusion) ou qu’il parte finalement au pilon, le produit appelé « livre » aura de toutes les façons rapporté à peu près la même chose à son éditeur de grande diffusion [14].

Pour donner raison à l’analyse de Pierre Lepape, nous ne pouvons que constater que, dans un tel système, exit les considérations de contenu. Et donc, à nouveau, d'échange fraternel. (…)

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De nos jours, en effet, il y a bien longtemps qu’il ne suffit plus d’exprimer l’évidence de la nécessité d’un Contrat social (cette Loi protectrice de la Nation qui, par l’enseignement, la sécurisation matérielle et morale - seuls éléments tangibles aptes à produire un modus vivendi à l’échelle d'une population -, promeut l’épanouissement de tout un chacun, pris en tant que composantes d’un grand Tout organique) pour qu’il soit unanimement respecté. Bien au contraire : loin de mettre en œuvre le Contrat social tel que l’avait imaginé Rousseau, la seule justification actuelle de notre société dite démocratique est de maintenir en place et d’assurer la pérennité des moyens de la confiscation. Ce qui n’est qu’une manière de rétablir, au sein des sociétés occidentales - dont le discours est pourtant de prétendre qu’elles sont les plus civilisées au monde -, la loi arbitraire du plus fort ; ce qui équivaut, en d’autres termes aussi, à réintroduire la loi non écrite de la jungle, dont l’homme avait mis plusieurs millénaires à s’extraire et dont la pensée de Rousseau n’avait jamais aspiré qu’à nous mettre à l’abri.

Nous l’avons donc compris : cette aberration de l’Histoire ne met pas uniquement en exergue la fausseté des valeurs « morales » édictant notre société capitaliste, en regard du contrat moral proposé par Rousseau. Au point de ne pas hésiter à prôner le commerce de cette amoralité ! Et mon ressenti d’artiste (et historien de formation) sur ce point est clair : c’est à contrecarrer ces sortes de dérives qui nous sont imposées - ce qui signifierait être apte à opérer un retour collectif sur soi et à travailler à la restauration d’un véritable continuum social qui porterait en lui ses propres valeurs [18] - que les générations à venir seront appelées à œuvrer, si jamais elles veulent seulement espérer préserver leur devenir et se donner une chance substantielle de survie.

Xavier HIRON, juillet 2015

(ce texte sera suivi d'une synthèse et conclusion écrite en 2021, réévaluant la problématique à l'aulne de la situation actuelle, les évolutions de conscience ayant été majeures)

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Notes :

[8] le sens caché de cette "non-dit social" que représente la psychanalyse actuelle (voir plus loin) telle que pratiquée en ville est qu'elle ne propose plus, comme le définissaient ses principes initiaux, un travail sur la conscience enfouie du sujet, mais uniquement un travail d’expression du moi, de formulation de sa conscience publique, de révélation par le langage de son tréfonds intérieur, sans discernement ni jugement de son côté lumineux ou sombre ; à ce propos, il me semble qu’il n’a pas été noté à sa juste valeur combien le sur-moi de Freud ressemble à s’y méprendre au surhomme de Nietzsche.

[9] j’utilise à dessein le terme neutre de « commun », pour éviter de suggérer une quelconque affinité, en parallèle de la « conscience collective » qu’avait mise en évidence Alexis de Tocqueville, avec cet autre terme, désormais si tristement teinté d’opprobre, de « collectivisme ».

[10] tout comme, décalage chronologique en moins, lors de ces « razzias » coloniales que s’était échiné à justifier Alexis de Tocqueville ; il est vrai qu’on a voulu porter à son crédit qu’il avait tenté de relativiser les injustices créées par la colonisation ; mais tout au plus avait-il proposé que les terres confisquées au titre de cette appropriation violente, si elles avaient préalablement appartenues à quelques autochtones identifiés, leurs soient indemnisées : ce qui, du même coup, aurait conféré à ce mode d’appropriation une valeur légale... ! ; cependant, à ma connaissance, de telles indemnisations n'ont jamais été mises en place.

[11] avec le capitalisme exacerbé fut observée l’émergence d’une entité suprême devenue externe à l’homme (dont l’imaginaire collectif visionnaire - par le biais de la littérature, le cinéma ou la bande dessinée - eut tôt fait de s’emparer, dès le tout début du XXe siècle), car se situant désormais hors de toute sphère atteignable ; cette entité « homophage » désigne l’entreprise déshumanisée, bête féroce au sein de laquelle aucun être ne semble pouvoir véritablement s’épanouir : nouveau Baal auquel l’individu n’a d’autre choix que de se sacrifier volontairement, sans jamais attendre en retour une reconnaissance vraie, sinon le faible espoir de pouvoir survivre économiquement sous l’emprise d'un « triste monde », si souvent vide de contenu.

[12] fort heureusement, parmi cette pléiade de forçats de la production artistique, quelques-uns de ceux qui ont su résister à ce traitement de titans se sont avérés, au final, avoir été d’authentiques artistes ; mais, dans le même temps, avoir été, leur vie durant, sur le point de basculer du mauvais côté du précipice fut, pour eux, le véritable prix à payer...

[13] Pierre Lepape, Le pays de la littérature, Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre, Seuil, collection Fiction et Cie, Paris, septembre 2003.

[14] raison pour laquelle, à mon avis, la poésie s’est retrouvée in fine exclue du domaine commercialisable ; mais je pense aussi que la poésie en fut exclue à double titre : parce qu’elle est porteuse de ces valeurs sensiblement émotionnelles qui incitent préférentiellement à l’accomplissement spirituel d'un retour sur soi, échappant à toute culture d’essence matérialiste.

[18] tant qu’il nous est encore donné de formuler en nous ce rêve d’un idéal naïf autant que révolutionnaire… ce qui, à l’instar de la pensée que portait en lui le philosophe Jean-Jacques Rousseau, n’est en rien incompatible avec une approche paisible de la vie.