Penser le changement climatique (17e-21e siècle) Un regard d’historien

Publié par Encyclopédie Environnement, le 14 octobre 2019   770

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De tout temps, les hommes se sont préoccupés du climat. Rompant la succession ordinaire des saisons, les observateurs ont régulièrement noté des « intempéries » dont les témoins affirmaient le caractère exceptionnel, inconnu « de mémoire d’homme », et que les savoirs peinaient à expliquer. Pluies torrentielles, grands froids, sécheresses, tempêtes étaient souvent interprétées dans des perspectives anthropocentriques, Dieu intervenant dans le cours des choses pour punir ou avertir les hommes. A côté de ces interprétations miraculeuses, les hommes de science commencèrent toutefois, dès le 17e siècle, à donner des explications plus rationnelles aux évènements climatiques. Cette mise en perspective historique du discours sur le changement climatique a récemment fait l’objet de deux articles dans l’Encyclopédie de l’environnement, par Gerhard Krinner et René Favier.

 

La naissance de la science moderne

L’histoire de la météorologie est indissociable de la naissance de la science moderne. A partir du 17e siècle, c’est d’abord, à comprendre les règles du climat que s’attellent les membres de l’Academia del Cimento de Florence, de la Royal Society de Londres, ou de l’Académie des Sciences de Paris.

Alors que le Petit Âge glaciaire culmine au tournant des 17e et 18e siècles,  la question du changement climatique est pourtant étrangère à ces travaux dont l’ambition est de comprendre les règles de la nature, telles que Dieu l’avait créée. Quand les observateurs parlent de « variation des climats », c’est dans une perspective spatiale, le « climat » désignant d’abord un espace géographique. La constitution de réseaux d’observateurs répond ainsi au désir d’observer les variations « des climats », c’est-à-dire des régimes propres aux différentes régions et aux différents pays, et d’essayer de leur trouver des explications scientifiques.


Figure 1. Atlas nautique du monde de Miller, œuvre de Lopo Homen, 1519, Manuscrit sur vélin. [Source : © Gallica]

 

Des origines anthropiques au changement climatique ?

C’est chez Montesquieu que l’on retrouve les premières interrogations sur une éventuelle action anthropique sur le climat. Si le philosophe attribue au climat la capacité d’avoir une influence sur les mœurs, il s’interroge également dès 1719, dans un Projet d’une histoire de la Terre ancienne et moderne, sur les causes du changement de la Terre, et propose de mettre l’accent sur l’effet des changements faits « de la main d’homme qui ont donné une nouvelle face à la Terre ».

Dans le courant du 18e siècle, observateurs et philosophes commencent  à s’interroger sur le fait de savoir si l’action de l’homme peut avoir des conséquences sur le climat. Reprenant la vieille hypothèse du philosophe grec Théophraste, selon laquelle la dégradation des forêts pouvait favoriser la multiplication des intempéries, John Woodward conclut ainsi à la possibilité d’impacts locaux sur le climat. Mais c’est Buffon qui le premier, dans  Les Époques de la Nature formule les réponses les plus précises aux interrogations de Montesquieu. Pour lui, le développement des établissements humains, l’assèchement des marais, le défrichement des forêts furent les conditions d’un réchauffement du climat. L’installation des Européens dans les colonies en fournirait des preuves observables. A la Royal Society, Robert Boyle aborde la question dès 1671. Reprenant les mêmes idées, Buffon fait valoir début du 18e siècle que les défrichements de la Guyane auraient pour conséquence un échauffement de la température. Dans les années 1760, l’idée tend à se généraliser. La conclusion de l’article « climat » de l’Encyclopédie de médecine en 1792 va dans le même sens : « Que l’on jette un coup d’œil sur l’Amérique, partout où la culture n’a pas gagné, des forêts épaisses que la lumière ne pénètre jamais, des marais que la chaleur du soleil ne peut dessécher, couvrent toute la Terre et rafraîchissent tellement l’atmosphère que lorsqu’on est obligé d’y passer la nuit, on est obligé d’y allumer du feu ».

 

Figure 2. Montesquieu (1689-1755), Philosophe français. [Source : After Jacques-Antoine Dassier [Public domain]]


Naissance de la climatologie historique

Dans le dernier tiers du 18e siècle émergent des tentatives de reconstitution du climat pour les périodes lointaines, non sur la base des mesures anciennes, mais sur des indicateurs révélateurs de l’historicité du climat : état des fleuves, végétations, glaciers, évènements météorologiques extrêmes, les « proxies climatiques », devenus aujourd’hui « les piliers de la climatologie historique ».

Champ privilégié d’observation, la considérable avancée des glaciers durant le Petit Âge glaciaire interpelle les observateurs. En réponse au concours lancé par la Société économique de Berne, Bernhard Kuhn, se fondant sur l’examen des moraines, démontre que les glaciers auraient atteint leur taille maximum à la fin du 16e siècle, et après une décrue au début du 18e siècle, auraient repris leur avancée, contredisant ainsi la thèse d’un refroidissement progressif.


Figure 3. « Vue du glacier et de l’aiguille d’Argentière dans la vallée de Chamounis », Gravure colorée de Samuel Grundmann du début du XIXe siècle [Source : Collection Paul Payot Conservatoire d’Art et d’Histoire, Annecy]


Mais c’est la forêt qui tend, à la fin du 18e siècle, à devenir le marqueur principal des évolutions climatiques. Si certains voient dans la déforestation l’assurance d’une transformation favorable du climat, les ingénieurs des Eaux et Forêts pour leur part expriment la crainte que les déboisements, notamment en pays de montagne, n’affectent de manière négative le climat, avec des changements dans l’orientation des vents et le régime des pluies. Dans les premières années du 19e siècle, le prophétique ingénieur François-Antoine Rauch lance l’alarme.  Ouragans et tempêtes, menace grandissante des glaciers résultent pour lui de la dévastation des forêts. Globalement toutefois, les interrogations restent nombreuses au début du 19e siècle, et l’idée d’un changement global discuté. Publiée en 1845, la première histoire du climat de la France rédigée par le Dr Fuster fait l’objet de nombreuses critiques. 


Des observations empiriques au GIEC

Dans la première moitié du 19e siècle, le travail des physiciens commence cependant à confirmer la réalité du changement climatique, et l’hypothèse qu’il pouvait être la conséquence de l’action humaine. En 1824, Joseph Fourier place le problème des températures de la Terre dans un contexte cosmologique, et invente la notion « d’effet de serre ». Après avoir été le premier à situer celui-ci dans le cycle du carbone, c’est à Svante Arrhenius que revient en 1903 de lier la question du réchauffement climatique à celle de l’utilisation des combustibles fossiles. Mais, pour lui, le réchauffement généré par cette combustion devient le gage d’une sécurité future. Il donne à la Terre l’assurance de repousser une hypothétique nouvelle ère glaciaire et à ses habitants la promesse d’un avenir radieux. L’idée d’un lien entre le développement industriel et le réchauffement climatique est confirmée dans la première moitié du 20e siècle, en particulier par l’Anglais George Stewart Callendar. Dans la seconde moitié du 20e siècle, « les progrès des systèmes numériques et les observations de plus en plus en plus nombreuses et variées de l’état de l’atmosphère permettent des avancées considérables dans la connaissance du climat et de ses variations.


Figure 4. Svante Arrhenius (1859-1927), chimiste suédois, prix Nobel en 1903.


  La question du changement climatique ne pénètre pourtant guère la sphère médiatique, jamais de manière univoque. Des années 1950 à la fin des années 1970, c’est davantage à la crainte d’un retour du grand froid que les médias américains ou européens font écho. L’inquiétude prend en partie appui sur les théories développées par le géophysicien croate Milutin Milankovitch, mais fait surtout écho à des phénomènes conjoncturels : un contexte international porteur (la « Guerre froide »), une baisse des températures (entre 1940 et la fin des années 1970) ou la crise énergétique des années 1970. Alors que la grande majorité des articles scientifiques publiés entre 1965 et 1979 prévoient que la Terre se réchauffait, Time titre à plusieurs reprises sur « The Big Freeze ». En 1974, Newsweek n’est pas en reste dans un article de 1975 intitulé « The cooling world » : « Après trois quarts de siècle de conditions extrêmement douces, le climat de la Terre semble se refroidir ».  

Au même moment pourtant, des chercheurs comme le Suédois Bert Bollin, commencent à alerter sur les dangers potentiels des émanations de CO2. Après le Rapport Meadows en 1972, commandé par le Club de Rome, qui manifeste ses inquiétudes sur l’épuisement des ressources naturelles non-renouvelables et la dégradation de l’environnement, la question du réchauffement climatique émerge sur la place publique au début des années 1980. Commandé par Jimmy carter en 1979, le Rapport Charney conclut à la réalité d’un changement induit par les activités humaines et la hausse du CO2. En 1988 est créé le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) dont Bert Bolin prend la présidence. Lors de la Conférence de Rio de 1992, son second rapport conduit à l’élaboration de l’Agenda 21 et d’une convention cadre sur le climat. Progressivement, les médias s’emparent de la question. En France, le magazine Géo titre en octobre 1984 « La Terre se réchauffe ». En 1988, Newsweek est plus affirmatif : « Effet de serre. Danger. Plus d’été très chauds en vue ». « The Global Warming. Survival Guide: 51 Things you can do make a Difference » titre pour sa part Time en avril 2007.


Figure 5. Couverture de Time, 9 avril 2007.


Dès lors, le climat devient un enjeu politique. En 1997, le Protocole de Kyoto engage les États à réduire la production des gaz à effet de serre. Si de nombreux États, dont certains importants, refusent signer le protocole, vingt ans plus tard, la COP 21 de décembre 2015 est l’occasion d’un premier accord universel, approuvé à l’unanimité par 196 délégations qui témoigne d’un consensus grandissant dans le monde scientifique sur les origines anthropiques du réchauffement actuel. Néanmoins, face à la défense égoïste d’intérêts nationaux ou individuels, les changements de comportements indispensables peinent à s’imposer pour faire face au défi climatique. Aussi, l’action collective reste-t-elle très inégale selon les pays. Si la Chine semble persévérer dans l’engagement pris à Paris en décembre 2015, le président américain Donald Trump a choisi dès 2017 de se retirer de l’accord sur le climat. Le nouveau président brésilien Jair Bolsonaro a annoncé à l’automne 2018 vouloir en faire autant. Même dans les pays où les populations sont les plus sensibles à la menace climatique, les gouvernements peinent souvent à faire accepter les mesures nécessaires et les efforts qu’elles imposent. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » déclarait le président Jacques Chirac au Sommet de la terre à Johannesburg le 2 septembre 2002. Son appel reste toujours d’actualité.  


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Ce travail a été réalisé grâce au soutien financier d'UGA Éditions dans le cadre du programme "Investissement d'avenir", géré par l'Agence nationale de la Recherche.