Tomás Saraceno, les araignées, les ondes gravitationnelles et la crise de la sensibilité

Publié par Joel Chevrier, le 22 janvier 2019   900

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L’exposition « On Air » de Tomás Saraceno au Palais de Tokyo s’est terminée le 6 janvier 2019. Comme des milliers de visiteurs, j’ai vu, fasciné, pendant des heures, ces immenses toiles d’araignées vibrant dans la pénombre. 

Il crée aussi dans l’exposition cette œuvre intitulée : « The Thermodynamic Imaginary ». Quel plaisir en particulier pour un physicien qui revint deux fois la visiter. 

Tomás Saraceno soulignait, il y a environ un an, dans un échange avec Nadine Botha :

 Je pense qu’il existe une myriade d’autres possibilités de perception incarnées. Nous devons reconsidérer plus avant notre incapacité non seulement à communiquer entre nous, mais aussi à comprendre la majorité des espèces qui vivent sur cette planète et qui ne sont pas nécessairement humaines.

Merveilleuses araignées

À première vue, pas de chance, ce programme est bien mal parti. L’époque ne semble pas à l’exploration de nouvelles perceptions du réel par la reconnexion avec la diversité du vivant qui d’ailleurs s’effondre. A priori les araignées, chères amies de l’artiste, n’ont donc pas fini de succomber sous les coups de balai et de passer dans les aspirateurs sans une once de considération pour les merveilles vivantes qu’elles sont. Être aujourd’hui le sujet de recherches scientifiques très actives, par exemple quant aux propriétés étonnantes de leur fil et aux conditions extrêmes de sa production, ne semble pas vraiment suffisant pour nous les rendre plus proches.

Dans les filets de Tomás Saraceno au Palais de Tokyo

« La crise de la sensibilité » et la technologie

Au contraire de la vision de Tomás Saraceno, nous avons choisi de développer massivement, à partir d’un substrat qui n’est pas incarné, une nouvelle perception humaine. Celle-ci est fondée sur la technologie ambiante et ses milliards de microcapteurs. Elle n’a pas été créée comme un outil de rencontre du vivant dans l’exploration du réel. C’est même le contraire. À travers des « displays » comme les écrans, les écouteurs ou les buzzers, la multitude de données issues de ces microcapteurs vient nourrir notre perception en temps réel, et d’abord la perception de nous-mêmes.

Nous comptons nos pas et nous nous géolocalisons. Il n’y a ici aucune référence à la « myriade de perceptions incarnées » qui subit de plein fouet l’émergence de cette nouvelle perception du réel ancrée dans la technologie. Avec ces capteurs qui mesurent massivement notre corps et ses mouvements, nous nous éloignons ainsi toujours plus du monde biologique qui est pourtant celui dont nous émergeons, sans lequel notre vie est impossible.


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Sans surprise, on voit paraître des articles sur « la crise de la sensibilité » ainsi nommée notamment par l’historienne d’art Estelle Zhong Mengual. Les chercheurs Jacques Tassin, Anne Atlan, Rémi Beau, François Léger, et Anne-Caroline Prévot écrivaient en décembre 2018 dans Libération :

 C’est aussi par la sensibilité que l’humain se reconnecte aux autres êtres vivants, qu’il retrouve en eux une convivialité réconfortante. Exercée, elle représente l’une des formes de connaissance les plus en prise avec le monde, avec lequel elle entretient un rapport d’inhérence. Quoi que nous en disions, nos sens font sens. 

Par la technologie, nous reconstruisons artificiellement notre perception, notre relation instantanée au monde et notre (in)capacité à communiquer entre nous. Sale temps pour les araignées donc ! Elles ne font pas partie du programme. Mais, en retour, le pronostic n’est pas bien meilleur pour nous.

Image de l’exposition « On air » (Paris). Palais de Tokyo

L’exposition des ondes gravitationnelles

Durant l’exposition, des flots de données arrivaient au Palais de Tokyo, en provenance de capteurs au cœur d’expériences scientifiques ou d’observatoires partout dans le monde, dans l’air, sous la mer, sur le sol, sous le sol… Au premier rang, VIRGO, le détecteur européen d’ondes gravitationnelles installé en Italie près de Florence.

Par la mesure de sa propre déformation, il cherche à détecter comment la collision de deux trous noirs « fait vibrer » l’espace-temps. Sa sensibilité à cette déformation de la matière même du détecteur est inimaginable y compris pour les physiciens tant elle est déconnectée de notre perception et de nos repères. Étudier la sensibilité de cet instrument pour l’améliorer est un sujet de recherche en soi qui est probablement aussi passionnant que le résultat de l’expérience qui a été couronnée par le Prix Nobel en 2017. Les présentations de Alain Brillet, Médaille d’or du CNRS en 2017 pour sa contribution déterminante à la construction de cet appareil, sont un vrai régal. Expérience personnelle en Master à Grenoble il y a quelques années, elles sont aussi une base de cours fantastique sur l’instrumentation.

Les araignées peuvent-elles percevoir les ondes gravitationnelles ? Non, mais ce n’est pas la question !

Le Palais de Tokyo se transformait alors en centre névralgique qui nous mettait, potentiellement au moins, en relation avec des événements mesurés avec une sensibilité inouïe. Cet imperceptible omniprésent est pourtant tellement loin de notre perception, et même de notre temps et de l’espace que nous pouvons appréhender par la plus belle des nuits d’été.


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La science et la technologie sont ainsi revues et intégrées par l’artiste dans un grand récit qui ne se satisfait pas des catégories et des disciplines classiques.

Le splendide isolement de leurs spécialistes bloque l’élan vers ce « hacking » de la connaissance que l’artiste appelle lorsqu’il évoque la « myriade d’autres possibilités de perception incarnées ». Lors des rencontres au Palais de Tokyo le 23 novembre 2018, j’ai cru entendre Tomás Saraceno demander à deux physiciens si les araignées dans leur toile pouvaient ressentir les ondes gravitationnelles. Il y avait dans cette question une certaine provocation et une petite dose d’ironie. Pauvres araignées, leur capacité de détection des vibrations de leur toile est incroyable mais… soyons clair : scientifiquement, la question n’a aucun sens. De plus, à trop bien ressentir, on risque de se noyer dans le bruit.

Pour mesurer l’effet des ondes gravitationnelles, il faut d’abord supprimer tout le reste, toutes les vibrations ambiantes, parasites qui ne doivent pas être captées. Mesurer ici, c’est d’abord isoler ces capteurs du reste du monde comme on n’y est jamais parvenu auparavant.

Rencontre du 3éme type ?

Mais il y avait une question complémentaire adressée la minute suivante à ces physiciens, et remarquablement soulignée par la fulgurance de la première. De mémoire, et en substance : « Comment explorer les perceptions particulières que différentes formes du vivant ont du réel ? Comment puis je ressentir comme une araignée, entrer ainsi dans une nouvelle vision du monde, et peut être dans un dialogue avec elle ? »

Cela m’a semblé une évidence dans cette exposition : Tomás Saraceno ne se résout pas à voir cette technologie devenir toujours plus un vecteur de notre repliement sur nous même. Il sent bien aussi que l’humanité peut aujourd’hui au contraire chercher le chemin d’une nouvelle alliance avec le monde vivant. Dit plus brutalement, ce dernier est, à l’écart du monde digital nouvellement arrivé, ce lieu bien réel incroyablement complexe et sophistiqué, de création et de transformation massive de l’information. Une confluence est-elle possible entre ces deux réalités incontournables ? Dans cette vision, la question que porte cette exposition devient alors comment « hacker » le monde humain d’aujourd’hui pour explorer la « myriade d’autres possibilités de perception incarnées ».

Toucher la vibration

Qui gagne ? Mes doigts grâce à l’extension du toucher par des microsystèmes en silicium ou l’araignée ? Je reste fasciné par la comparaison des performances des capteurs de vibration des araignées avec celles des microsystèmes issus des nanotechnologies et qui équipent nos Smartphones. Ce n’est pas une fascination récente, en témoigne cet article de 2016, « Good vibrations : Le Smartphone et le Scorpion » et cette vidéo :

Jeux avec les vibrations d’un mur captées par un Smartphone
lors de la Game Jam Mouvements et Smartphones
Carrefour du Numérique à Universciences (octobre 2016).

Scorpions et araignées sont de « la même famille », la classe des arachnides. Vibrations à la surface du sable dans le désert ou de toiles d’araignée, il s’agit de la même question, celle de la rencontre étonnée et heureuse d’exemples « de la myriade de perceptions incarnées ».

Tomás Saraceno, mais aussi Bill Fontana, et Giuseppe Penone

Finalement, dans cette quête de sens et d’apprentissage basés sur les sens, la raison et la technologie, suivre des artistes comme Tomás Saraceno, Bill Fontana voire Giuseppe Penone est un bonheur qui d’ailleurs se suffit à lui même. Bill Fontana peuplait de sons le grand hall de la Tate Gallery à Londres avec les micro-vibrations détectées et amplifiées du Millenium Bridge, le pont sur la Tamise visible par les baies vitrées de la Tate. Analogue aux toiles d’araignée, ce pont répond aux vibrations de la ville et aux pas des passants. Giuseppe Penone frappait les arbres en Ardéche avec un maillet en 2011 et notait :

Les vibrations qui ont parcouru la structure des arbres, transcrites en notes, les décrivent dans leur forme et, si elles sont jouées, elles reproduisent un fragment du paysage en évoquant l’image du lieu.

Dans cette interrogation sur le lien de nos sens au vivant quant il s’agit d’explorer le monde, Giuseppe Penone est aussi un artiste essentiel dans sa création solitaire.

Chercher et apprendre, encore et toujours, par le(s) sens et la raison

Inspirés par l’exemple des scorpions, nous cherchions avec l’ENSCI les Ateliers, le laboratoire de design graphique de l’ESAD Grenoble/Valence et l’IRCAM à rendre immédiatement perceptibles les microvibrations mécaniques ambiantes.

Les performances surprenantes des Smartphones comme capteurs de vibration nous ont ouvert la perspective d’explorer facilement cette vibration imperceptible mais toujours présente du monde. On peut le faire d’une part en réfléchissant. Comme d’habitude, notamment en sciences, est-on tenté de dire. On peut aussi aujourd’hui percevoir avec nos sens augmentés par les capteurs, étendus au-delà du perceptible, comme on le voit dans la vidéo ci-dessus. 

Les scientifiques peuvent se souvenir qu’ils jouent en fait souvent cette partition « à deux voies », en visitant cette exposition On Air d’une richesse et d’une diversité incroyables. Le travail présenté sur l’observation des mouvements des poussières cosmiques évoque irrésistiblement l’observation du mouvement brownien fait au début du XXème siècle par Jean Perrin (Prix Nobel 1926). Mettre son œil sur l’oculaire d’un microscope optique, comme il y en a à présent dans tous les lycées, et observer la danse d’un grain de pollen dans de l’eau, c’est se lier directement aux mouvements aléatoires et incessants des atomes, une des vibrations les plus fondamentales du réel. Au demeurant, Tomas Saraceno y fait explicitement référence à cet endroit.

Avec l’aide des scorpions et maintenant des araignées, on peut alors se demander comment se débrouiller avec ce nouveau toucher. Merci aussi à Tomás Saraceno : il est bon de se sentir en bonne compagnie !



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.