Art contemporain : Tarek Atoui, passeur de vibrations

Publié par Joel Chevrier, le 7 octobre 2021   140

Xl file 20210915 18 w8ujqp

Tarek Atoui a exposé, jusqu’au 6 septembre 2021, son œuvre « The Ground » à la Bourse du Commerce, le centre d’art contemporain créé par François Pinault. Il l’avait déjà présentée à la Biennale d’Art contemporain de Venise en 2019.

On pourra revoir ses œuvres à la galerie parisienne Chantal Crousel en 2021.

Tarek Atoui est d’abord un musicien, spécialiste de l’électroacoustique. Il explore, en artiste, les vibrations de la matière et les vibrations de l’air qui en résultent, c’est-à-dire les sons entendus. Avec « The Ground », il nous emmène ainsi au cœur de l’infinité des sons du monde inscrits dans la matière, dans le réel. Ces sons, surprises permanentes, sont créés par les contacts, les chocs, les frottements, dans les mouvements désordonnés de ses dispositifs.

Une lutherie frugale

J’ai découvert un peu par hasard ce laboratoire d’exploration du son produit par des vibrations mécaniques issues d’instruments improbables, comme une lutherie frugale, chaotique. Je ne peux pas approcher cette œuvre en musicien, mais en physicien, j’étais chez moi. Mais « The Ground » montre que nous pouvons tous partager les émotions créées par cette exploration des vibrations, par les surprises qu’elles génèrent, et par ce qu’elles nous révèlent de l’intimité imperceptible des bruissements permanents du monde autour de nous, mouvements qui vont en fait jusqu’à l’échelle atomique.

Quand Georges Charpak voulait entendre les potiers antiques

Cette œuvre m’a rappelé qu’à la mort du prix Nobel de physique Georges Charpak, en 2010, Mathias Fink – physicien français spécialiste mondial de l’acoustique – a raconté en hommage qu’il avait ce projet fou : rechercher si le stylet des potiers grecs, à l’époque de Périclès, avait, par transmission des vibrations mécaniques, « imprimé » des conversations.

Au XIXe siècle, Thomas Edison a bien enregistré et reproduit des sons avec une aiguille qui marquait puis lisait un cylindre de cire. Je me souviens de ce propos de Georges Charpak. Tout jeune physicien à Grenoble, j’avais eu un sourire goguenard tant cela me semblait aberrant. J’avais tort ! D’autant plus qu’un an auparavant, le prix Nobel avait récompensé des chercheurs d’IBM pour la visualisation des atomes sur une surface grâce au microscope à effet tunnel. Ce nanopalpeur n’est finalement qu’une pointe sur une surface contrôlée à l’échelle atomique. Tout le monde pensait le microscope à effet tunnel impossible justement à cause des vibrations ambiantes dues aux bruits mécaniques omniprésents.

L’idée de Georges Charpak s’inscrit dans tout ce contexte. Il savait évidemment l’énormité de la difficulté, comme il savait qu’elle était égale à son intérêt. Quelle idée fascinante : écouter les potiers de Périclès ! Il suffit d’y penser pour que le regard se perde. Qu’importe si c’est infaisable, cette idée folle, seule, est un cadeau magnifique.

Les vibrations mécaniques font sonner le monde

C’est en musicien, et en luthier minimaliste que Tarek Atoui explore l’infinité des sons qui peuvent faire musique et envahir notre espace. Les sons que nous écoutons ne se réduisent pas à un monde de 12 notes, au solfège et aux instruments musicaux acoustiques ou électroacoustiques, aussi immensément riche et fécond ce monde de la musique soit-il. Avec « The Ground », on revient à l’essence du son, c’est-à-dire à des vibrations mécaniques de la matière couplées à celles de l’air transmises à nos oreilles après de multiples transformations. Tarek Atoui entre dans un espace surprenant et incontrôlable, sans repères immédiats. Cette œuvre ouvre une exploration équipée par la création d’instruments et de situations fragiles qui produisent des sons chaotiques, inattendus et surprenants. On imagine Tarek Atoui essayer encore et encore, dans un processus de découverte constant.

Jouer jusqu’à l’inaudible, puis traiter et amplifier

Je ne sais pas comment Georges Charpak imaginait, sinon de faire l’expérience, au moins de tenter quelque chose. Mais je suis sûr d’une chose : il y aurait eu un capteur, un traitement du signal et une amplification. Tarek Atoui est un musicien expert de l’électroacoustique. Il connaît et partage avec les physiciens cette chaîne instrument-capteur-signal-amplification. On le voit dans « The Ground » : les capteurs peuvent détecter des vibrations très faibles, et ensuite, l’amplificateur électronique vient donner de la puissance au signal, et ainsi monter le volume sonore. Cela permet de jouer même en deçà du seuil de la perception, de mettre en œuvre des vibrations faibles, subtiles, délicates mais a priori inaudibles.

En mesurant, grâce à des capteurs, la trace de la voix du potier, on aurait cherché la qualité de la mesure, la précision, gages de l’authenticité lors de l’écoute. Pour le musicien, la différence est là. Il n’a pas nécessairement cet objectif de rendu fidèle. Il suit sa démarche créatrice, et il est libre d’accueillir cette vibration pour ce qu’elle est ou de la transformer, pour en faire de la musique.

Chercher l’inattendu dans l’incontrôlable

Surtout, les dispositifs de « The Ground » reviennent aux fondamentaux des instruments de musique : le frottement et le contact, c’est-à-dire le choc, la percussion. En séparant, grâce à l’électroacoustique, nature du son et amplification, Tarek Atoui explore des vibrations mécaniques fugaces et parvient faire entendre à quel point choc et percussion ouvrent des espaces de création.

Tarek Atoui peut tout modifier à l’envie, pour accueillir sans fin les surprises d’un son toujours renouvelé, s’en remettant aux propriétés incontrôlables du contact et du frottement dans les mouvements. Un violoniste sait contrôler le frottement entre l’archet et la corde. Mettre au point le système touche-marteau-corde dans un piano qui permet le contrôle et la répétition de la frappe du marteau sur la corde est la grande histoire technique du piano. Dans les deux cas, des facteurs de violon et de piano sont devenus célèbres tant contrôler les vibrations et le son, demande une intelligence, une connaissance, une précision et une rigueur inouïes. Il faut célébrer Sébastien Érard, l’inventeur du double échappement pour le piano. Ces instruments demandent une attention et un soin maniaques. Cela ne signifie pas que, en s’en remettant aux surprises que génèrent ses dispositifs, Tarek Atoui tombe dans le laisser-aller. Le son écouté ne le permet pas. Ce qu’il fait reste difficile et exigeant parce qu’il choisit les matériaux, met en place les mouvements et construit les situations qui produisent de bonnes surprises, celles qu’il cherche. Il place ainsi un soin maniaque dans la capture, le traitement et l’amplification du signal. Jouer du contact et du frottement qui introduisent cet inattendu, cette singularité, lui permet d’être à l’affût de ce qui l’intéresse : le son que nous écoutons.

Image en tête : The Wave, 2019. Oeuvre de Tarek Atoui, Galerie Chantal Crousel 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.