Renouveau de la nouvelle ? (définition et réflexion à venir) 1/2

Publié par Xavier Hiron, le 13 février 2021   110

Xl cnossos aquarelle   copie 2

 

Restitution d’une fresque du palais de Cnossos, crayon de papier, encre et aquarelle sur papier

vers 1978, fichier numérique retouché © Xavier Hiron, 2015

 

  

L’on s’interroge régulièrement pour connaître l’état de santé de la nouvelle en France. Constat qu’il est toujours délicat d’établir, car au-delà de la représentativité littéraire de ce genre mineure, sa diffusion est généralement freinée par le peu de considération que l’on attache à ce que l’on imagine être, aujourd’hui encore, le lieu de balbutiement de la création littéraire. Cet état de fait n’a pas toujours été la règle, car il fut un temps où la nouvelle a eu ses lettres de noblesse.

 

Anciennement d’inspiration réaliste, ce texte généralement court et resserré autour d’un unique événement, d’après la définition classique française, a eu pour caractéristique, au moment de la révolution française et de l’éclosion de la pensée des lumières, de développer une vision philosophique ou voltairienne du monde. Ceci contrairement à la définition anglo-saxonne qui, traditionnellement, en fait l’équivalent de notre roman, avec une profusion des entrées de personnages et des situations. Cette double spécificité se cristallise dans le fait que c’est par l’intermédiaire de l’imaginaire nordique et de son particularisme fantastique que peut être retracé l’émergence du genre, aujourd’hui établi, de la science-fiction, avec son arrière-plan sociologique. 

 

L’intérêt primordial de la science-fiction consiste à émettre sur le papier des hypothèses théoriques à valider, des scenarii d’anticipation dont seul le temps dira s’ils sont crédibles, en tentant de vérifier dans quelle mesure ils peuvent converger ou non vers la réalité. Tandis que dans l’approche française et rationaliste de la nouvelle, c’est finalement à la réalité même que l’on demande de se confronter à la théorie…

 

Il serait possible d’affiner plus grandement encore cette évolution générale des courants culturels, notamment en ce qui concerne les propriétés qu’offre la micronouvelle, de concentration suggestive intense et de brièveté extrême, ce qui la rapproche, dans l’esprit, des poèmes en prose. Chez moi, par exemple, c’est par la mise en place de ma poétique adolescente que s’est révélée cette gradation intermédiaire vers le conte puis le roman, pris dans son acceptation française. Il n’en reste pas moins vrai qu’actuellement la nouvelle est réputée pour posséder la vertu de l’expression débutante, c’est-à-dire celle qui recèle en germe les prémisses d’une œuvre, dans la fraîcheur de ses débuts : annonciatrice du (ré)ordonnancement du monde et support de la construction d’un modèle littéraire autonome.

 

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Revenons un instant, si vous le voulez bien, sur cet apport particulier qu’enseignent les nouvelles, et qui fait leur étrange spécificité : je veux parler de leur évidente contribution à l’apprentissage langagier de chaque écrivain, pris en tant qu’être humain. Car le langage constitue, de toute évidence, la clé de voûte de l’entendement humain. Je veux dire en cela qu’il n’est absolument pas présomptueux de penser que c’est la forme grammaticale elle-même qui crée le sens et non l’inverse, comme l’a longtemps cru et énoncé notre société occidentale. Ou en tout cas, c’est elle qui engendre en chaque individu la volonté de se confronter au réel.

 

Que l’on y songe un instant : cette observation semble en effet des plus sensibles dès que l’enfant commence à nommer les objets qui l’entourent. Une table est une table, une chaise une chaise : cela est un fait entendu, et il n’y a pas l’ombre d’une équivoque là-dessus. Mais en toute objectivité, ni une table ni une chaise ne sont telles dans l’esprit de tout un chacun avant que les mots qui les désignent n’aient pris leur place dans l’esprit de celui qui, dès lors, les conçoit ; et qui, à la suite de quoi, a le loisir de les réagencer relativement l’une par rapport à l’autre : en les individualisant, les qualifiant, les déplaçant physiquement ou intellectuellement ; en leur donnant leur valeur symbolique respective ou en les revêtant de la tonalité spécifique (joie ou tristesse) dont il lui plaira de vouloir les parer. Toute cette mise en mouvement de l’intellect est l’apanage du langage ; il constitue son véritable pouvoir magique. Et c’est de cela même, inévitablement, dont il est question dans ce que nous révèle la nouvelle, puisque c’est le principe intime de son élaboration : le processus individuel de notre propre conformation au réel - en quelque sorte, notre tectonique des plaques psychiques - que peut donner à voir, à lire et à toucher la nouvelle, et dont le lecteur peut suivre l’évolution initiatique d’une manière quasiment indiscrète.

 

Pour ce qui me concerne, en regard de mon expérience poétique personnelle, il m’est apparu clair, au fil du temps, que c’est bien l’élaboration du mot, pris en tant que matériau lexical, qui initie le concept. Et au-delà du mot pris isolément, ma pratique littéraire assidue doublée de mon observation du fonctionnement du monde numérique actuel n’ont fait que me convaincre que, en bout de chaîne, c’est bien le poème qui, par son aboutissement formel, crée le sens, et en aucun cas le sens qui préexiste au poème. Ce phénomène, qui est de même nature pour la nouvelle et que l’on nomme couramment « la pensée de l’artiste », est perçu le plus souvent, mais de manière trompeuse, comme une entité que l’on persiste à se représenter autonome ou autoporteuse. Mais son développement aléatoire et non déterminé m’apparaît d’autant plus sensible en comparaison de la création graphique ou sculpturale, champs pour lesquelles il est reconnu que l’œuvre semble s’élaborer d’elle-même, en même temps que l’artiste la produit - voir à ce sujet le film emblématique Le mystère Picasso, à la limite entre gestuelle, graphie et sculpture -. On admettra qu’il existe bien un prétexte, un mobile préalable, un terreau propice. En un mot, une armature, une idée directrice, voire une volonté. Mais tout cela est-il réellement suffisant pour que se constitue une œuvre à part entière ? C’est-à-dire dans la plénitude de toutes ses nuances et dans sa dimension ressentie ?

 

Ce qui n’empêche pas - bien au contraire - que l’œuvre d’art puisse être maîtrisée. Mais cette maîtrise, qui fonctionne rationnellement dès l’instant de la pulsion créatrice, se faisant jour au sein du creuset humain, se développe, comme déjà indiqué, dans un second temps, au moment où la forme se concentre, se cristallise et se raffermit. C’est là que nous passons de la notion d’expérimentation à celle d’expérience ; du domaine de l’éclosion des mécanismes pré-requis à celui de l’épanouissement de la maturité. Mais c’est là aussi que l’artiste doit savoir garder sa vigilance et sa défiance envers toute tentation de facilité, en continuant de fédérer sa fraîcheur et sa disponibilité intellectuelle, s’il veut pouvoir préserver, vis-à-vis de lui-même autant que vis-à-vis d’autrui, sa propre liberté créatrice. Liberté que l’on découvre, justement, à l’état d’innocence dans les textes de première intention… C’est ce qu’aura contribué à m’enseigner, somme toute, mon retour sur mes propres écrits de jeunesse (voir infra) : retour qui a suscité ce texte.

  

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En guise de conclusion provisoire, notons, en premier lieu, que le texte qui vient de vous être livré s’érige déjà comme un plaidoyer en faveur du langage, car dans la même mesure que l’on observe que l’espérance de vie des populations est directement corrélée à la qualité de leur  système de santé, on peut présager que les qualités de compréhension des sujets (autrement dit leur intelligence d’être au monde) se développent dans les mêmes proportions que s’accroît leur maîtrise du langage. Nous verrons, dans un deuxième temps, quelles conséquences sociales il nous est loisible d’en tirer.

 

En attendant, je vous livre ci-dessous un exemple de micronouvelle préadolescente - datant de 1976 -, dont le thème central est la mort ; ce qui, en temps de Covid-19, n’est certes pas des plus réjouissant, je vous le concède ; mais la nouvelle n’a-t-elle pas, justement, pour fonction principale de nous rappeler au monde des évidences ?

 

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                 Je suis mort dans les premiers jours du printemps. L’hiver s’était évaporé lentement, traînant avec lui son cours de vieux nuages gris, ses longs fleuves flétris des matins tristes et rancis. Le soleil chauffait encore si peu. Il n’avait pas encore quitté ses brumes engourdies, et semblait goûter les dernières fraîcheurs du jour avec délectation, avant que d’enflammer au-dessus de lui toute cette grisaille du ciel et le vert encore bleuté des feuillages naissant.

                 J’avais pris le lit aux premières neiges de décembre. Oh, ce profond lit des souffrances ! Tiède le matin, quand le brouillard se dissipait lentement autour du décor, pour laisser naviguer ces rares et insolites contours de la nature… Froid le soir, lorsque les rayons rasant de quelques lustres blanchis du ciel essayaient de percer tendrement jusqu’au visage blême des agonisants. Très vite, j’avais fait placer le lit près de la fenêtre et profitais ainsi de toute sa mollesse : près, tout près de cet hiver velouté qui balayait les vents, comme de longues caresses, en s’agitant en vain derrière la vitre transparente de ma chambre. J’avais laissé derrière moi, fort dédaigneusement, ce feu tremblant des condamnés qui, par mille artifices lunaires, déroulait hors de lui ses longs bras vifs et orangés, mais subrepticement éteints.

                 Le froid triomphant montait donc, tout doucement, et je m’immobilisais, tel un enfant, retirant de moi tranquillement ma sève et mon sang, comme un arbre se recueillant. À l’attente inquiète de mon corps, à sa résignation pleine de réconfort, faisait place un charme envahissant et subtil qui s’infiltrait en moi, partant du cœur pour se diriger vers l’âme. Et l’exquise liberté semblait enfin si proche !

                 Puis quand février arriva, le vent s’effilocha tout autour de moi dans le ciel lourd, dans son cadre si vide. Tout parut si pauvre, soudain, tandis que couvaient les premiers nuages cuivrés du soleil de mars. Tout était rouge et parfaitement poli. Enfin, tout fut en accord pour que je meure…

   

                                                                                                   Le mourant (18) texte inachevé

  

Buste d’homme, acrylique sur papier

© Xavier Hiron, 1992