La dérégulation climatique au crible des biais de raisonnement
Publié par Jean Claude Serres, le 4 mars 2026
Nous pouvons identifier un raisonnement biaisé face au réchauffement de la planète, c’est celui des climatosceptiques. Ils rejettent globalement l’impact de l'humanité sur ce réchauffement au nom d’un maintien de la croissance néolibérale et du rejet de toute forme de décroissance. Il n’y a pas de biais de raisonnement mais un raisonnement logique sur le plan économique propre à cette idéologie. Ce n’est pas l’objet de cet article.
Notre représentation de la problématique climatique est liée à notre façon de raisonner. Le réchauffement moyen de la planète par les activités humaines. C’est un fait avéré, scientifiquement démontré, une connaissance scientifique et non une vérité. La représentation usuelle de la nécessité de limiter cette croissance de température qui est de l’ordre de quelques degrés, ne pas dépasser les deux degrés pour limiter les dérégulations climatiques reste pour moi lié à un biais majeur de raisonnement. On confond l’effet et l’indicateur (température) de cet effet. Le GIEC a induit ce biais de représentation dans la population. Ce biais induit lui-même une logique d'écologie politique de décroissance douce : la transition écologique. Il ne s’agit pas ici, encore, de remettre en question les bienfaits multiples de cette posture d’écologie politique et sociétale.
Cet article est structuré autour de 4 parties : observations, enjeux de l’évolution, méthodologie et regards philosophiques
A - Observations factuelles d’éléments géographiques en lien avec la dérégulation climatique
Nous allons observer quelques effets et évolutions de phénomènes liés à la problématique de la dérégulation climatique. Nous allons nous focaliser sur les boucles ou systèmes de circulation de l’eau sous forme de liquide de nuages, de glace et de neige, principalement dans les Alpes.
1 - Écoulement des rivières
Nous pouvons identifier quatre grandes familles de rivières : les torrents de haute montagne, les rivières jeunes comme la drôme, les vieilles comme l’Ardèche, les rivières artificielles comme l’Isère et enfin les rivières de plaine). Chacun de ces cours d’eau a un écoulement singulier. L’impact des crues sur les berges diffère très profondément.
Les torrents descendent des pentes très fortes et parfois en cascades. La vitesse de l’eau est très rapide, pleine d'énergie (gros blocs de roches déplacés, bassins versant très importants et faible absorption de l’eau par les sols. Une catastrophe typique : celle du est arrivée dans le Vénéon à la Bérarde en Oisans - la crue dévastatrice a combiné de fortes pluies et un déversement de lac glaciaire.
La Drôme s'écoule avec une pente faible, régulière et transforme peu son lit assez large en situation de crue.
La Drôme en aval de Crest. Elle se descend en kayak, en continu depuis Die, sans zone de plat.
L'Ardèche “rivière âgée” a creusé son lit dans le massif calcaire en méandres magnifiques. Le dénivelé se réalise en une succession de chutes ou rapides séparés par de grandes étendues très plates. Les crues sont contenues dans le canyon.
L'Isère, rivière de montagne s’écoule à grande vitesse dans un lit aménagé, endigué et linéaire entre Chambéry et Grenoble. Cet aménagement a permis de supprimer les nombreux marais. Des anciens méandres sont utilisés comme bases de loisir. Des espaces de débordement sont prévus avec des plantations de peupliers pour ralentir la vitesse.
La rivière de plaine s'écoule sans la force de gravité. L’eau pousse l’eau créant de larges méandres quand il y a refoulement. Ce refoulement provient de l’océan ou de la mer dont le niveau monte et ne peut absorber cette arrivée d’eau douce. La catastrophe produit un débordement très important dans la plaine. le sol ne peut plus rien absorber. Quand la pression sociétale cherche à réduire l’ampleur de la rivière pour l’agriculture ou l’habitat, quand la canalisation du flux est réalisée par des digues, l’eau en crue n’a plus d’autre solution que d'envahir l’espace urbanisé. C’est dans le respect des aménagements naturels de la rivière (méandres castors chantiers écologiques - cf. Baptiste Morizot philosophe).
2 - Perturbations climatiques de bord de mer
Dans les Alpes Maritimes, l’élévation de la température de la mer peut créer en hiver des systèmes orageux stationnaires : baies de Cannes, d’Antibes. La zone d'orage située dans ces bassins de vie, au lieu de se déplacer s'immobilise. L'abondance des pluies provient d’une auto-alimentation locale de la zone orageuse créant des inondations dévastatrices très localisées. C’est à la différence de grandes tempêtes qui traversent des territoires immenses de la France d’est en ouest.
3 - Fonte des glaciers
L’écoulement d’un glacier est un flux complexe à étudier. La vitesse d'écoulement d’un glacier est fonction de plusieurs paramètres : la pente ou bassin d’écoulement, la masse de glace et la lubrification par l’eau de fonte qui s’écoule sous le glacier. Exemple :le glacier des Bossons est l’un des plus rapide 250m/an versus le glacier Blanc 50m/an. La durée d’écoulement entre le sommet et la langue glaciaire est de l’ordre de 125 ans pour le glacier Blanc et de 25 ans pour le glacier des Bossons. En 70 ans j’ai pu constaté un recul de la langue glaciaire du glacier Blanc de 2200 m à 3000m, d’altitude, soit 800m. L’été la vitesse d’écoulement peut augmenter de 50% par l’effet de l’eau de fonte. Le glacier Blanc a une masse de glace importante et fortement ralentie par l’importance du verrou glaciaire vers 3000m. La perte de la masse de glace ou fonte du glacier est liée à la chaleur d’été sur les parties de surface et de langue et aussi par le manque d'enneigement pendant l'hiver. C’est pour cela que l’on compte en moyenne que l’effet de fonte glaciaire sur l'alimentation en eau liquide des vallées prend une cinquantaine d'années de déphasage. Les effets constatés aujourd'hui sont liés à la perte de neige des années 1975.
D’autres effets viennent se cumuler aujourd’hui. Les glaciers des Andes n'ont souvent pas de réchauffement de la glace comme dans les Alpes. Par contre, la masse de neige importante qui tombe ne se transforme pas en glace mais en eau directement par l'alternance rapide de neige et de pluie sur le glacier. Il est probable que l'alternance du chaud et du froid va produire le même type d’effet sur les glaciers des Alpes. La disparition des glaciers alpins pourrait advenir dès les années 2033 (hypothèse la plus pessimiste du GIEC).
Evolution du recul de la langue glaciaire du glacier blanc
photo de juillet 2021 La limite du glacier se situe vers 2900m. vers 1960 la glace arrivait au niveau du premier plan et on le traversait en crampons. La langue descendait vers 2200m en dessous de ce premier plan.
4 - l’évolution météorologique
Par ma pratique de l'alpinisme et surtout du ski de randonnée en haute montagne , j’ai été amené à suivre les bulletins météo quotidiennement surtout l'hiver depuis une bonne trentaine d'années (grâce à internet et Météo France/ BRA). Au début des observations la météo était liée aux cycles saisonniers neige d’hiver, neige transformée de printemps d' été et d’automne. La période de ski de randonnée commençait fin octobre et finissait à mi juin avec l’ouverture des col routiers comme le Glandon.
Dans les années 2000 le manque de neige en hiver commence à se faire sentir ( les balcons de la Durance ne sont plus skiables en ski nordique). La saison de ski se rétrécit avec un manque de neige en décembre et un excès de neige mouillée vers Pâques. Vers les années 2008 l’alternance chaud froid se succède plus rapidement. En janvier, à une chute de neige de 50 cm tombée dans la nuit avec une températures négatives succède une journée avec plus de 15 degrés positifs. Dans ce même mois de janvier on a pu skier sur des neiges transformées de “printemps” dans certaines faces sud.
Actuellement on peut constater un mélange des genres en risque avalanche. On peut simultanément avoir des risques d'avalanches du type avalanche de plaque au dessus de 2200 m BRA (Bulletin dévaluation du risque avalanche de Météo France) Niveau 3 et avalanche de fond de neige humide en dessous de 1800m laissant une très faible possibilité de ski en risque BRA Niveau 2
Une autre évolution météorologie est la disparition des différences météorologiques entre les massifs. Aujourd'hui, en exceptant les retours neigeux et pluvieux du Queyras venant de la plaine du Pô en Italie, tous nos massifs alpins et Préalpes reçoivent simultanément les mêmes perturbations climatiques. Météo France propose des analyses du risque d’avalanche quasi similaires du nord au sud des Alpes.
B - L’évolution chaotique de la dérégulation climatique
Comment penser la dérégulation climatique autrement que par la prise en compte simpliste d’une augmentation de la température moyenne de la planète ? Le modèle global pris en compte est très déterministe : énergies exploitées par les humains —> augmentation de la température moyenne —> catastrophes climatiques. Ce modèle induit une réponse tout aussi déterministe et simpliste : réduire la consommation d’énergie —> faire baisser la température moyenne de la planète —> réduire les perturbations climatiques.
Faire des pas de côté et apprendre à penser autrement reste bien difficile pour la plupart des personnes. Le déterministe linéaire Cause-Effet, la régulation proportionnelle, l’argumentation logique et linéaire, le dualisme méthodologique sont les ingrédient cognitifs élémentaires et quasi innés du fonctionnement cérébral conscient humain. Effectuer des pas de côté pour faire évoluer cela sera le thème de la partie C.
Nous allons ici explorer le résultat apporté par ce changement de façons de penser à la problématique climatique. Le climat n’évolue plus comme durant le XX siècle. Son comportement est devenu chaotique. Comment représenter un système chaotique ? Quelques images ou métaphores illustres différents modèles chaotiques caractérisées par le mathématicien René Thom ( fondateur de la théorie des catastrophes ou mathématiques des bifurcations) - exemples :
- Le battement d’aile d’un papillon peut déclencher une tempête à l'autre bout de la planète
- La chenille se détruit en cocon pour devenir chrysalide qui se détruit à son tour pour devenir papillon
- un parapentiste victime d’une chute dramatique se retrouve tétraplégique
- les évolutions ne sont plus de type linéaires mais se rapprochent de courbes exponentielles (hors l’humain ne sait pas penser naturellement autrement que de façon proportionnelle )
Appliqué au climat, le fait que l’humanité a joué un rôle important dans la dérégulation climatique (fait scientifiquement vérifié) ne prouve pas qu’il pourra jouer un rôle inverse pour rétablir l’équilibre (c’est une croyance ou spéculation qui n’est pas vérifiable actuellement).
Ce schéma montre en bleu l’évolution de la dépense énergétique humaine. La courbe en rouge de type exponentielle caractérise la dérégulation climatique. Le point B du niveau de dérégulation est lié de manière très importante mais pas exclusive aux facteurs humains générés en 1975. Les effets produits en 2025 seront constatés en 2075. Un infléchissement significatif de ces effets ne pourra vraisemblablement pas avoir lieu dans ce siècle.
Rien ne prouve que la relation sera réversible. Le schéma suivant montre l’évolution possible de bassins de bifurcations successifs de dérégulations chaotiques irréversibles : en bleu la succession des bassins, en rouge la dérégulation climatique observée actuellement. Le reste n’est pas vraiment imaginable. En exemple, comment prendre en compte aujourd'hui les effets délétères de la disparition des glaciers alpins vers 2035, une des hypothèses ou projections extrêmes du GIEC avec la dérégulation climatique identifiée actuellement.
Dans les situations complexes et chaotiques les actions à engager sont souvent de type ago antagonistes : faire l’un et son contraire ! Exemple ici : engager des actions de décroissance salutaire dans un cadre budgétaire donné ne doit pas pénaliser la protection en urgence, corrective ou préventive des graves perturbations climatiques à venir d’ici 2040.
C - Méthodologie d’élaborations de représentations mentales cartographiques multipolaires
Nous tentons de résoudre un problème global (le climat) avec un cerveau câblé pour la survie locale et immédiate. Cette "nécessité agissante" nous empêche de voir les interdépendances complexes et induit les biais de raisonnement. Les avancées en neurosciences nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement cérébral et ses limites usuelles.
Les principaux biais de raisonnement identifiés sont les suivants :
- focalisation sur un seul indicateur (température moyenne) éloigné du vécu réel des populations. ex en vallée de Haute Maurienne la température moyenne a augmentée de l’ordre de 6 degrés.
- non prise en compte des singularités locales en termes de températures et d’autres paramètres comme l'évolution des vents aux différentes strates de l’atmosphère, l'évolution des courants marins, etc. Ces singularités peuvent exiger pour leur prise en compte des multiples indicateurs.
- les différentes temporalités climatiques et les déphasages induits entre les effets sociétaux (énergie, aménagement des territoires, pollution et réduction de la biodiversité, problématiques alimentaires, luttes contre les perturbations climatiques ) et les conséquences de dérégulation climatiques effectives
- la non intégration d’autres problématiques sociétales dans la définition et la régulation des budgets
- l non questionnement sur les processus de prises de décisions adéquats
Nous avons besoin pour approcher d’autres formes de représentations plus pertinentes d'effectuer des pas de côté via la philosophie et les sciences comme les neurosciences. La construction d'une représentation mentale s'effectue dans notre conscience, dans l’espace global de travail conscient lui-même piloté par certains processus attentionnels (Cf Stanislas Dehaene code d’accès à la conscience et Lionel Naccache Le cinéma intérieur). Henri Bergson (Matière et mémoire préface Lionel Naccache Puf janvier 2026) considère un premier travail conscient induit par le corps afin que l’esprit trouve une réponse adéquate d’action du corps pour assurer sa survie. Il se place dans la même perspective que Antonio Damasio (L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience), à la différence de Dehaene et Naccache : la conscience de soi est un préalable vital à l’homéostasie interne du corps (sa régulation thermique par exemple) et à sa survie.
Bergson considère que ce premier type de comportement, ou raisonnement est induit par une dimension temporelle : la durée, le récit de la réponse déterministe cause effet, usuellement utilisée. Il distingue cette approche de celle produisant une connaissance pure, spatialisée et non agissante. Cette seconde approche est réalisable grâce au travail de mémoire. Notre difficulté majeure pour construire une représentation mentale cartographique ou paysage d’une problématique donnée provient l’absence de dissociation avec la nécessité agissante. La réalisation du diagnostic historique et de situation doit être détachée du diagnostic des actions stratégiques futures. La construction de représentations mentales globales et systémiques intègre quatre étapes :
- la construction des représentations de diagnostics élémentaires et leurs mémorisations ( les processus de conscientisation sont séquentiels)
- la recherche des interdépendances et boucles de rétroaction entre les différents diagnostics élémentaires puis leur mémorisation
- la recherche des actions stratégiques pertinentes par la prise en compte des différents phénomènes à réguler ainsi que de leurs interdépendances
- la mise en récit argumenté systémique et agissant afin d'engager les actions pertinentes. Ces actions peuvent être ago antagonistes
Les biais de raisonnement sont nombreux. Le débat démocratique de recherche de compromis élémentaires est inopérant. Le travail collectif d’élaboration de stratégies efficaces implique une prise en compte collective des phases identifiées. La complexité d’élaboration impliquera vraisemblablement l'utilisation de machines adaptées (IA génératives d’élaboration de possibles). Des processus de créativité systémiques réalisés par des équipes formées et sur des durées conséquentes devront être mis en œuvre.
La pratique de cette pensée quadripolaire devra aussi être mise en œuvre de manière encore plus globale sur le plan sociétal : prise en compte simultanée (ou spatiale) des multiples mutations auxquelles nous sommes confronté (dérégulation climatique - montée de la violence masculiniste, sociétale et intra familiale - transformation des liens familiaux - numérisation de la société - etc.) - cf article JC Serres https://www.echosciences-grenoble.fr/communautes/memoires-du-futur/articles/promesses-de-la-visualisation-mentale
J C Serres - Conduire le changement permanent tome III Afnor
D - La dérégulation climatique sous l'œil des philosophes
Il paraît évident que la réalisation d’un diagnostic global au niveau de la mutation climatique doit prendre en compte les effets de dérégulations locales. A un niveau de globalité supérieur il est nécessaire de prendre en compte d’autres domaines : pollutions des eaux, des terres et des airs, flux migratoires, effets économiques des espaces inondés ou incendiés, budgets de maintien des routes en montagne etc.
A un niveau encore plus global nous devons prendre en compte les dynamiques systémiques des différentes mutations sociétales évoqués en fin de la partie C.
Au-delà de ces questionnements (cf https://www.echosciences-greno...) d’ordre scientifique et surtout stratégiques à différents niveaux des communautés de territoire, se pose un autre questionnement d’ordre philosophique.
La question du sens, de l’engagement que chacun peut construire ou adhéré, créer le l’espoir, sortir de l’angoisse existentielle devient essentielle. Chacun va plus ou moins s’engager dans l’appartenance à une communauté de destin (croyances religieuses, idéologies laïques, etc. Une dimension de santé publique, la santé mentale devient un domaine d’action à toutes échelles de territoire.
En me focalisant sur le seul champ de la dérégulation climatique, la réflexion philosophique met en question notre rapport à la nature, à l’environnement. Des philosophes comme Bruno Latour ou Baptiste Morizot imaginent donner un droit juridique aux plantes, aux rivières et aux animaux.
D'autres comme Jean Philippe Pierron “le je est un nous” ou David Abram dans “ Devenir animal...” nous rappellent notre lien au monde animal. reprendre l’un des précédents articles publié sur cette dimension philosophique (https://www.echosciences-greno...). L'invitation à se replonger dans l’écobiographie clôturera cet article.
